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N° 041 · Argent

Linky, ou le foyer devenu lisible à distance

Un compteur Linky dans un placard de cuisine. Trente-sept millions de foyers français en possèdent un. Un compteur Linky est posé dans 97 % des logements français. Il…

Un compteur Linky installé dans un placard de cuisine français
Un compteur Linky dans un placard de cuisine. Trente-sept millions de foyers français en possèdent un.

Un compteur Linky est posé dans 97 % des logements français. Il est petit, vert, discret, installé dans un placard ou un coffret derrière une porte qu’on ouvre une fois tous les dix ans pour disjoncter le tout. La plupart des occupants ne savent pas où il est. Beaucoup ignorent ce qu’il fait exactement. Et pourtant, depuis qu’il existe, leur logement est devenu, pour la première fois dans l’histoire, un point lisible sur une carte d’État.

La polémique aura duré dix ans. Neuf cent quarante-six communes ont voté des motions contre. Des collectifs se sont formés, des tribunaux ont été saisis, l’Agence nationale de sécurité sanitaire a été convoquée, la Commission nationale informatique et libertés a sanctionné EDF et Engie. Le 9 avril 2025, la Cour de cassation a tranché : l’usager ne peut plus refuser. Deux millions de foyers résistent encore — soit environ 3 % du parc — moyennant une pénalité forfaitaire de 38,88 euros par an. Le débat public, lui, est éteint.

Cet article ne raconte pas ce que vaut Linky pour ou contre. Il raconte ce que cet objet a changé concrètement dans le foyer français, sur dix ans, sur le plan technique, juridique, économique, et finalement politique. Parce qu’un compteur, désormais, n’est plus seulement un compteur. C’est un nœud dans un réseau, c’est une source de données, et c’est l’instrument d’une nouvelle relation entre les ménages et leur électricité.

Quinze ans après le décret de généralisation, le compteur communicant est devenu banal. Cette banalité est précisément le moment où il devient intéressant à regarder.

— une infrastructure invisible —

Linky, ou le foyer devenu lisible à distance

Le compteur comme réseau, pas comme boîtier

Linky n’est pas un objet isolé. C’est un nœud d’un réseau qui couvre l’ensemble du territoire français, et ce réseau communique en permanence avec un centre opérationnel d’Enedis situé à Lyon. Chaque compteur envoie ses données vers un concentrateur installé dans le transformateur de quartier, qui les relaie ensuite par 3G ou 4G vers les systèmes d’information du gestionnaire de réseau. Pour bien comprendre ce qui s’est joué entre 2010 et 2025, il faut admettre cette distinction simple : le boîtier vert dans votre placard est l’extrémité visible d’une infrastructure de plusieurs millions d’unités qui ne dort jamais.

L’histoire commence par une directive européenne. Le 13 juillet 2009, l’Union européenne adopte la directive 2009/72/CE, qui demande à chaque État membre de mener une analyse coût-bénéfice du déploiement de compteurs intelligents avant 2020 et, si l’analyse est positive, d’en équiper 80 % des foyers d’ici à 2024. La France a anticipé ce calendrier. La loi du 13 juillet 2005 dite POPE (programmation fixant les orientations de la politique énergétique) avait déjà ouvert la voie. Le décret 2010-1022 du 31 août 2010 a fixé les modalités du déploiement, son financement par le TURPE — le tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité — et ses échéances. Deux ans avant la France, l’Italie avait déjà équipé l’ensemble de son parc.

L’expérimentation française s’ouvre en février 2010 dans deux zones tests : Tours et Lyon. ERDF, à l’époque encore filiale d’EDF, installe entre 250 000 et 300 000 compteurs et observe leur comportement pendant dix-huit mois. Le 7 juillet 2011, la Commission de régulation de l’énergie publie une délibération favorable. Le 28 septembre 2011, le ministère de l’Énergie annonce la généralisation. L’arrêté du 4 janvier 2012 publie l’engagement au Journal officiel. Mais le déploiement massif ne commence qu’en décembre 2015 — quatre années perdues dans l’attribution des marchés et le bras de fer avec les communes propriétaires des compteurs.

Entre 2015 et 2021, ERDF — devenue Enedis en mai 2016 — pose 34 millions de compteurs en six ans. Aujourd’hui, début 2026, ce parc compte 37,6 millions d’unités, soit environ 97 % des foyers raccordés au réseau public. Le coût total annoncé par la Cour des comptes en novembre 2024 atteint 4,6 milliards d’euros, soit 18 % de moins que les 5,7 milliards initialement prévus en 2011. Ce chiffre est l’un des très rares grands programmes d’infrastructure publique des deux dernières décennies à avoir tenu son budget. C’est aussi, selon le même rapport, une opération qui a généré 311 millions d’euros de rémunération additionnelle pour Enedis entre 2016 et 2023, auxquels s’ajoutent 407 millions d’euros de bonus liés à la régulation incitative.

— chiffres du déploiement —
— compteurs —
37,6 millions

Posés début 2026, soit 97 % du parc. 2,1 millions de foyers restent sans Linky.

— budget —
4,6 milliards €

Coût total, contre 5,7 Md€ prévus initialement (Cour des comptes, novembre 2024).

— rémunération Enedis —
718 millions €

Rémunération additionnelle + bonus régulation, sur 2016-2023.

Pour mesurer ce que Linky remplace, il faut se souvenir de ce qu’il y avait avant. Les premiers compteurs électriques apparaissent à la fin du XIXe siècle. Thomas Edison brevette en 1880 un compteur électrolytique pour courant continu. Le Hongrois Ottó Bláthy, ingénieur de Ganz à Budapest, présente en 1889 le premier compteur fiable pour courant alternatif. Le compteur à disque d’induction, perfectionné par Westinghouse en 1894, équipera les logements pendant plus d’un siècle. La plupart des Français nés avant 1980 se souviennent de ce disque qui tournait dans une vitrine, derrière une porte du couloir, et qu’on regardait s’emballer quand on branchait le four. Sa production est arrêtée depuis plus de dix ans. Linky a fermé une époque ouverte par Edison.

L’autre disparition discrète est celle du métier de releveur. Avant Linky, des dizaines de milliers d’agents Enedis parcouraient la France à pied pour relever les compteurs deux fois par an, frappant aux portes, négociant l’accès, parfois confrontés à des chiens ou à des propriétés fermées. Selon les estimations syndicales, environ quatre mille postes de releveurs ont disparu en dix ans. C’est l’une des rares conséquences directes du programme dont on ne parle jamais publiquement.

Ce que Linky mesure vraiment

Une grande partie des malentendus autour de Linky vient d’une croyance simple et fausse : que le compteur mesurerait en temps réel chaque appareil de la maison. Il n’en est rien. Linky est un compteur d’énergie active, classe métrologique B selon la directive européenne MID 2014/32/EU. Il mesure le nombre de kilowattheures consommés par votre foyer, dans son ensemble, et il transmet ce relevé une fois par jour à Enedis, par un signal qui circule sur le réseau électrique lui-même grâce à la technologie du courant porteur en ligne, ou CPL.

Cette technologie existe depuis les années 1960. Elle consiste à superposer un signal de communication de haute fréquence — entre 10 et 95 kilohertz pour la première génération du compteur, dite G1, et jusqu’à 490 kilohertz pour la seconde, dite G3 — sur le courant alternatif domestique de 50 hertz. Le compteur envoie son index quotidien vers un boîtier appelé concentrateur, généralement installé dans le transformateur de quartier. De là, les données partent vers les serveurs d’Enedis par un réseau cellulaire indépendant d’Internet, géré par l’opérateur. C’est ce réseau parallèle, et non Internet, qui constitue la véritable infrastructure Linky.

L’index quotidien transmis par défaut contient peu d’information sensible : un total de kilowattheures consommés sur 24 heures, daté. Il permet de facturer l’électricité au réel — c’est-à-dire selon votre consommation effective — au lieu de procéder par estimation comme c’était le cas avec les anciens compteurs relevés deux fois par an. C’est cette transition du forfait estimé au comptage au réel qui constitue, pour les ménages, le changement le plus tangible. Plus de régularisation surprise à la fin de l’année. Plus d’écart entre ce qu’on a payé chaque mois et ce qu’on aurait dû payer.

Mais Linky offre une seconde fonctionnalité, beaucoup plus précise, et beaucoup plus controversée : la courbe de charge. C’est l’enregistrement, toutes les trente minutes, de la consommation moyenne sur ce demi-heure. Quarante-huit points de mesure par jour, par foyer. Stockée localement dans le compteur pendant cinq mois, transmise à Enedis uniquement si vous y consentez explicitement depuis votre espace client. C’est cette courbe qui rend Linky utile pour les fournisseurs d’électricité, pour les opérateurs d’effacement, pour les chercheurs, et qui rend Linky inquiétant pour les défenseurs de la vie privée. Une demi-heure de granularité ne dit pas quel appareil tourne, mais elle dit beaucoup sur quand les gens vivent.

La courbe de charge ne dit pas seulement ce qu’on consomme. Elle dit à quelle heure on se lève, quand on part au travail, et si quelqu’un est resté à la maison.

Une précision technique mérite d’être donnée. Linky possède, sur sa face avant, une prise normalisée appelée TIC — pour Téléinformation Client. Cette prise expose les données de consommation en temps réel, à la seconde, vers tout boîtier externe que l’usager souhaite y connecter. Des associations comme l’Observatoire de la Transition Énergétique ont développé des dispositifs ouverts, libres et bon marché, qui se branchent sur cette prise pour produire des suivis très fins. Paradoxe technique : le compteur le plus controversé de France est aussi devenu l’instrument d’une science citoyenne de l’énergie.

Consentement, données, vie privée

Le cadre juridique des données de comptage est complexe parce qu’il s’est construit en plusieurs couches. Le code de l’énergie organise les responsabilités d’Enedis comme producteur des données. Le RGPD, applicable depuis mai 2018, encadre les traitements à toute donnée à caractère personnel, donc à la courbe de charge dès lors qu’elle est rattachée à un foyer. La CNIL, autorité française de régulation, a publié dès 2012 une délibération sur la protection des données dans le déploiement Linky, puis en 2018 un pack de conformité spécifique aux compteurs communicants. Le dispositif distingue deux niveaux de données et deux niveaux de consentement.

L’index quotidien, transmis par défaut, ne nécessite pas de consentement spécifique : il est considéré comme nécessaire à l’exécution du contrat de fourniture d’électricité, base juridique reconnue par le RGPD. La courbe de charge à la demi-heure, en revanche, suppose un consentement exprès et spécifique : l’usager doit cocher une case dédiée à cette finalité, et il doit pouvoir la retirer à tout moment. Depuis juillet 2018, ces fonctionnalités sont accessibles depuis l’espace client Enedis. En théorie, l’architecture est conforme.

En pratique, plusieurs grands opérateurs s’en sont écartés. Le 5 mars 2018, la CNIL met en demeure Direct Energie : le fournisseur obtenait le consentement à la collecte de la courbe de charge en même temps que l’activation du compteur, présentant les deux opérations comme indissociables. Les clients pensaient simplement autoriser l’installation. La CNIL qualifie cette pratique de “trompeuse”. Mais la sanction la plus retentissante intervient à la toute fin de 2019 : le 31 décembre, la CNIL met en demeure simultanément EDF et Engie, les deux plus grands fournisseurs français, pour des motifs identiques. Consentement non spécifique, information insuffisante du consommateur, durées de conservation excessives — cinq ans après la résiliation chez EDF, jusqu’à onze ans chez Engie. Les deux groupes sont rendus à la conformité en février 2021.

Ce qu’il faut retenir de ces décisions, c’est qu’elles ne portent pas sur Linky lui-même mais sur ce que les fournisseurs en faisaient. Le compteur, en tant que tel, respecte le cadre. Ce sont les acteurs commerciaux situés en aval qui ont posé problème — et qui ont été ramenés à l’ordre par le régulateur. C’est une distinction importante quand on lit la littérature militante : la critique de l’objet recouvre souvent une critique des usages qu’on en fait.

Reste une question plus profonde, posée par la recherche scientifique : la courbe de charge est-elle vraiment anonymisable ? Une étude publiée en 2024 dans la revue Nature Scientific Reports, conduite par Enedis avec des chercheurs du CNRS, apporte une réponse glaçante : à l’échelle d’une année et avec un pas de mesure de trente minutes, une courbe de charge française est unique à 89 %. Autrement dit, dans neuf cas sur dix, une simple série temporelle de consommation suffit à identifier le foyer qui l’a produite, sans nom ni adresse. La pseudonymisation, qui consiste à retirer les identifiants directs avant traitement, ne protège pas contre la ré-identification. C’est aujourd’hui le plus grand point d’achoppement de la régulation des données énergétiques en Europe.

La résistance au compteur

Linky est l’un des programmes d’infrastructure français les plus contestés du XXIe siècle. Et la contestation a une spécificité juridique remarquable, qu’il faut comprendre pour saisir le rapport de force qui s’est joué : en France, les compteurs électriques appartiennent aux communes, en vertu du code général des collectivités territoriales. Enedis ne les possède pas ; elle les exploite. C’est cette propriété communale qui a permis à des centaines de municipalités de voter, entre 2015 et 2020, des délibérations refusant le déploiement sur leur territoire. Une étude HAL recensait, en 2020, 946 communes engagées dans ce refus.

Les motifs invoqués étaient composites. La santé d’abord, autour des ondes émises par le courant porteur en ligne — un débat médical qui n’a jamais été tranché de façon univoque. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES), saisie à plusieurs reprises, a conclu en 2018 qu'”aucune preuve expérimentale solide ne permet d’établir un lien de causalité” entre les ondes CPL et des troubles de santé, tout en reconnaissant la réalité vécue des personnes électrohypersensibles. Cette position ambiguë a été citée par les deux camps. La vie privée ensuite, autour des données qui pourraient être collectées sans consentement éclairé. Enfin un refus politique, plus diffus : l’imposition d’un objet connecté qu’aucun citoyen n’avait demandé, dans un cadre où le gestionnaire de réseau est en situation de monopole.

La jurisprudence française a longtemps laissé une marge aux opposants. Le 17 novembre 2020, la Cour d’appel de Bordeaux rend un arrêt important : elle énonce qu’“aucun texte légal ou réglementaire, européen ou national, n’impose au consommateur d’accepter la pose d’un compteur Linky”. Elle condamne en outre Enedis pour défaut d’information, lui ordonnant de poser des filtres CPL chez treize plaignants reconnus comme électrohypersensibles. C’est, à cette date, la victoire la plus significative du mouvement anti-Linky en justice.

Rassemblement d'un collectif Stop Linky devant une mairie de village
Un rassemblement Stop Linky devant une mairie, vers 2018. Le mouvement aura mobilisé près d’un millier de communes.

Le rapport de force se renverse le 9 avril 2025. La Cour de cassation, statuant en chambre commerciale, juge que l’installation d’un compteur communicant est obligatoire, et que l’usager ne peut pas s’y opposer au seul motif qu’il préfère son ancien compteur. Le contrat d’abonnement à l’électricité, énonce la Cour, implique l’acceptation du matériel de comptage choisi par le gestionnaire de réseau. La décision met fin à dix ans de batailles juridiques. Les communes peuvent voter ce qu’elles veulent : leurs administrés ne peuvent plus refuser à titre individuel.

Cette obligation est accompagnée d’un mécanisme financier. Depuis le 1er août 2025, dans le cadre du nouveau tarif d’utilisation des réseaux dit TURPE 7, les foyers non équipés paient une majoration forfaitaire de 38,88 euros par an au titre de la relève résiduelle — c’est-à-dire l’envoi d’un agent humain pour relever leur compteur deux fois par an. Si l’agent n’a pas pu accéder au compteur, la pénalité monte à 63,72 euros annuels. C’est un coût modeste à l’échelle d’une facture annuelle, mais c’est un signal politique clair : la résistance individuelle est désormais tarifée.

Aujourd’hui, début 2026, environ 2,1 millions de foyers français vivent encore sans Linky. Quelques collectifs subsistent — Rosporden en Bretagne, Stop Linky 46 dans le Lot, l’association ACCAD au niveau national — mais la dynamique juridique est inversée. Le débat public, qui occupait la presse régionale chaque semaine entre 2016 et 2020, a presque entièrement disparu. C’est le destin silencieux des grandes infrastructures controversées : on les combat, puis on les oublie.

Neuf cent quarante-six communes ont voté contre Linky. La Cour de cassation a fini par trancher. Parfois, ce n’est pas la loi qui gagne : c’est le réseau qui a besoin des données.

Pourquoi le foyer devient pilotable

Le mot qu’on entend désormais dans les couloirs du Réseau de transport d’électricité, à La Défense, et chez les économistes de l’énergie, c’est pilotage. Pilotage du foyer, pilotage de la demande, pilotage de la pointe. Linky est l’infrastructure rendue indispensable par la transition énergétique européenne, qui a besoin d’un réseau capable d’absorber les variations brutales de production solaire et éolienne. Sans compteurs communicants, ce pilotage est impossible. C’est, du point de vue du gestionnaire de réseau, la véritable raison d’être du déploiement — et non la facturation au réel, qui n’était qu’un avantage collatéral.

Le pilotage prend plusieurs formes. La première s’appelle l’effacement diffus. Un opérateur tiers — historiquement Voltalis, et jusqu’à début 2026 son concurrent Tiko — installe un petit boîtier sur le tableau électrique des foyers volontaires, qui coupe brièvement les radiateurs ou le chauffe-eau lors des pointes de demande. Le foyer ne s’en rend généralement pas compte (la coupure dure quelques minutes, sans baisse perceptible de la température). En échange, l’opérateur reverse une partie de la valeur économisée sur le marché de l’effacement. Sur un parc national, ce système permet d’éviter l’allumage de centrales thermiques de pointe.

La deuxième forme s’appelle Tempo. C’est une offre tarifaire EDF, ancienne mais relancée depuis 2023 grâce à Linky, qui module le prix du kilowattheure selon trois couleurs — bleu, blanc, rouge — selon l’état du réseau ce jour-là. Les jours rouges, l’électricité peut atteindre 0,6468 euro par kilowattheure en heure pleine, contre 0,12 environ en jour bleu heures creuses. C’est une incitation économique brutale à déplacer les consommations lourdes. Tempo n’a été accessible massivement qu’après Linky, parce qu’il faut un compteur communicant capable de basculer en temps réel entre tarifs.

La troisième forme, expérimentale, vient d’être ouverte. Le 15 février 2024, dans le Puy-de-Dôme, Enedis a mené un test de limitation temporaire de puissance : 115 000 foyers volontaires ont vu leur abonnement réduit pendant deux heures à 3 kilovoltampères, le minimum technique. Résultat mesuré : une baisse de 20 % de la consommation pendant la fenêtre — équivalente, à l’échelle nationale si elle avait été généralisée, à l’effacement de deux réacteurs nucléaires. En janvier 2026, EDF a obtenu l’autorisation d’expérimenter un tarif dynamique sur 6 600 foyers, où le prix du kilowattheure variera dans la journée selon l’équilibre offre-demande. Le rapport d’évaluation est attendu pour janvier 2028.

Une anecdote technique éclaire la profondeur du changement. Les heures creuses traditionnelles, instituées par EDF dans les années 1960 pour lisser la demande nocturne, fonctionnaient par horloge mécanique interne au compteur. À 22 h 30 — heure réglée par défaut sur la quasi-totalité du parc — des millions de chauffe-eau démarraient en même temps, créant une pointe de re-consommation qui pouvait elle-même saturer le réseau. Linky permet aujourd’hui de décaler individuellement le démarrage de chaque chauffe-eau, étalant la demande sur plusieurs heures. La solution d’hier est devenue le problème d’avant-hier, et le compteur communicant est devenu la solution d’aujourd’hui.

Ce que ça change dans la relation à l’électricité

Quinze ans après le décret de généralisation, il est possible de tirer un bilan honnête de ce que Linky a transformé pour les foyers. Honnête veut dire ici : sans céder à la promesse marketing d’Enedis ni à la dénonciation systématique des opposants. Trois changements sont mesurables, deux promesses restent partiellement tenues.

Le premier changement, le plus tangible, est la fin du forfait estimé. Avant Linky, votre facture mensuelle était une avance forfaitaire calculée sur la consommation de l’année précédente, régularisée une à deux fois par an par un agent qui passait relever votre compteur. Cette régularisation pouvait représenter, sur un foyer modeste, plusieurs centaines d’euros prélevés d’un coup. Avec Linky, votre facture est calculée chaque mois sur votre consommation réelle. Plus de mauvaise surprise. C’est probablement le bénéfice direct le plus universel du programme.

Le deuxième changement est la possibilité, pour ceux qui s’en saisissent, de suivre leur consommation jour par jour, et même demi-heure par demi-heure si la courbe de charge est activée. Cette visibilité, en théorie, devrait conduire à des économies. Dans les faits, les études d’usage sont décevantes. Une enquête UFC-Que Choisir de 2019, portant sur 1 200 ménages équipés, indique que 69 % d’entre eux ne perçoivent pas d’amélioration de leur maîtrise de consommation, et que 56 % jugent le compteur “inutile”. L’écart entre la promesse et la réalité tient en grande partie à un choix politique français : refuser de fournir aux ménages un afficheur déporté.

Au Royaume-Uni, tout foyer équipé d’un smart meter reçoit gratuitement un In-Home Display, un petit écran posé dans le salon qui affiche la consommation en temps réel en livres et en kilowattheures. Les études britanniques montrent que cet afficheur produit, à lui seul, des économies de 3 à 5 % sur la facture annuelle, simplement parce qu’il rend visible un coût qui était auparavant abstrait. L’État français a refusé cette option pour des raisons budgétaires : trente euros par foyer multipliés par 37 millions, l’équation politique n’a jamais convaincu. Résultat : l’outil de sobriété le mieux documenté n’existe pas en France. La promesse de Linky s’est arrêtée à la porte du salon.

Le troisième changement est plus diffus : c’est une transformation du rapport à l’électricité elle-même. Pendant un siècle, l’électricité était un bien indifférencié — on payait un kilowattheure sans savoir s’il avait coûté trois centimes à produire ou quinze, et sans qu’il y ait moyen de le savoir. Linky change cette opacité. Le compteur ne fabrique pas seulement des données : il rend possible des tarifs dynamiques, des offres d’effacement, des produits financiers indexés sur la consommation. Le foyer devient un acteur économique du réseau, dont la consommation est désormais cotée à la demi-heure. C’est ce que les économistes appellent la différenciation temporelle du bien électrique, et c’est probablement le bouleversement structurel le plus profond de la décennie.

Courbe de charge journalière comparée : foyer standard vs foyer en effacement
Une courbe de charge journalière typique. Les deux pics, matin et soir, sont la signature d’un foyer occupé.

Enedis a gagné 718 millions d’euros sur Linky. Les ménages, eux, attendent toujours la promesse de sobriété.

Une infrastructure devenue banale, qui ne l’est pas

Linky n’est plus un objet polémique. C’est un boîtier vert dans un placard, qui parle deux fois par jour à un concentrateur de quartier, et qui a fini par s’installer chez 97 % des foyers français en l’espace de dix ans. Le débat public est éteint. La Cour de cassation a tranché en avril 2025. Les communes qui s’étaient opposées ont, pour la plupart, fini par accepter. Le mouvement Stop Linky compte aujourd’hui moins de membres actifs qu’il n’en avait en 2018.

Cette banalisation est précisément le moment où l’objet devient intéressant à examiner. Parce qu’il a réussi quelque chose qu’aucune réforme tarifaire, aucune politique publique de l’efficacité énergétique, aucune campagne de communication n’avait réussi avant lui : rendre la consommation électrique lisible. Visible à la demi-heure. Comparable entre foyers. Pilotable à distance. C’est une transformation discrète, qui n’aura pas changé la vie quotidienne des Français de façon spectaculaire, mais qui aura changé l’infrastructure derrière cette vie de façon irréversible. Le foyer n’est plus une boîte noire. Il est un point de mesure parmi 37,6 millions d’autres, sur une carte du pays que personne, en dehors de quelques ingénieurs d’Enedis et de chercheurs du CNRS, ne regarde vraiment.

Reste un constat plus difficile à formuler. La Cour des comptes l’écrit avec sa froideur habituelle, dans son rapport de novembre 2024 : “les gains pour les consommateurs ne sont pas encore à la hauteur des prévisions”. Enedis a gagné beaucoup. Le réseau s’est modernisé. La transition énergétique a trouvé son socle technique. Les foyers, eux, ont gagné la fin du forfait estimé et un espace client en ligne — c’est utile, mais c’est peu à l’échelle des promesses initiales. La sobriété, qui devait être la justification finale, attend encore son afficheur déporté. Parfois, la révolution a la forme d’un boîtier vert dans un placard de cuisine. Et parfois, elle profite plus à ceux qui la posent qu’à ceux chez qui elle s’installe.

— sources et références —

Sources institutionnelles · CRE — Bilan du déploiement Linky, juin 2021 · CNIL — Linky, Gazpar : quelles données sont collectées et transmises par les compteurs communicants + mises en demeure EDF/Engie du 31 décembre 2019 · Cour des comptes — Contrôle de suite Linky, novembre 2024 · Enedis — Bilan annuel du déploiement Linky · ADEME — Compteurs communicants et efficacité énergétique · Sénat — Question écrite n° 21061871 (2021).

Sources scientifiques et académiques · Uniqueness of electric consumption time series, Enedis et CNRS, Nature Scientific Reports, 2024 · Aude Danieli, Mesurer pour contrôler ? Les épreuves de la quantification domestique avec le compteur d’électricité, HAL-SHS, 2021 · Aude Danieli, Protester contre le numérique, refuser les compteurs communicants, ISIDORE, 2025 · Thoma Lamb, Fixer les caractéristiques d’un instrument de politique publique controversé, Revue Française de Science Politique, 2022.

Sources presse et associations · UFC-Que Choisir — enquêtes Linky 2017 et 2019 · Cour d’appel de Bordeaux, arrêt du 17 novembre 2020 · Cour de cassation, arrêt du 9 avril 2025 · Médiateur national de l’énergie — rapports annuels.