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N° 146 · Argent

Le cash français, ou la lente fin d’un usage quotidien

Un billet de vingt euros passé de main à main. Geste quotidien en voie de rareté, mais que 60 pour cent des Français déclarent encore important de pouvoir…

Une soucoupe avec quelques pièces de monnaie euros posée sur le comptoir d'une boulangerie française
Un billet de vingt euros passé de main à main. Geste quotidien en voie de rareté, mais que 60 pour cent des Français déclarent encore important de pouvoir effectuer — même s’ils n’utilisent eux-mêmes la carte dans la majorité de leurs transactions.

L’année 2024 a marqué un basculement historique dans le paysage français des paiements, mais ce basculement est passé largement inaperçu du grand public. Pour la première fois depuis l’introduction de la carte bancaire en France à la fin des années 1960, le nombre de transactions effectuées par carte au point de vente a dépassé celui des paiements en espèces. Selon les données publiées par la Banque de France dans son bulletin n° 256/1 de janvier-février 2025, les paiements en magasin se répartissaient en 2024 entre 48 pour cent en carte bancaire et 43 pour cent en espèces (le solde étant constitué de virements, chèques, paiements mobiles et autres instruments). Huit ans plus tôt, en 2016, le cash représentait encore 68 pour cent de ces mêmes transactions. La perte de 25 points en huit ans, soit une baisse moyenne d’environ trois points par an, est l’une des transformations sociales les plus rapides qu’ait connue le système monétaire français depuis la création du franc en 1360.

Pourtant, ce déclin numérique ne raconte pas toute l’histoire. À la même date, selon l’enquête SPACE 2024 (Study on the Payment Attitudes of Consumers in the Euro area) conjointement publiée par la Banque centrale européenne et la Banque de France, 60 pour cent des Français déclarent qu’il est important ou très important de pouvoir continuer à payer en espèces. Quatre-vingt-sept pour cent se déclarent satisfaits de l’accès actuel aux espèces dans leur région. Le baromètre du Centre national des moyens de paiement va plus loin : 91 pour cent des Français jugent l’accès aux espèces facile ou très facile dans leur commune. Et pourtant, seuls 14 pour cent d’entre eux déclarent une préférence personnelle pour le cash, contre 62 pour cent qui préfèrent la carte. Cette contradiction apparente — vouloir garder le cash sans nécessairement vouloir l’utiliser — est l’une des observations les plus intéressantes de la sociologie monétaire française contemporaine.

Comment expliquer ce paradoxe ? Pourquoi un pays qui dispose d’un système de paiement numérique parmi les plus avancés d’Europe (taux d’équipement en cartes sans contact près de 100 pour cent, paiement mobile en croissance de 90 pour cent par an, virement instantané gratuit généralisé depuis janvier 2025) reste-t-il aussi attaché à des billets et des pièces dont l’usage diminue continûment ? Cet article explore les raisons de cet attachement durable au cash, l’évolution récente des habitudes de paiement, les nouvelles formes numériques qui transforment la grammaire monétaire française, la persistance du cash dans certains contextes spécifiques (petits montants, inclusion bancaire, refuge psychologique), et enfin la nature exacte de ce qu’on appelle la « fin du cash » — qui ressemble davantage à une redéfinition progressive qu’à une disparition.

Au passage, il faudra parler du plafond légal de 1 000 euros qui encadre les paiements en espèces depuis 2015, du nombre de distributeurs automatiques (DAB) qui décroît de plusieurs milliers par an, des 500 000 Français qui n’ont aucun compte bancaire et pour qui le cash n’est pas un choix mais une nécessité, et du cas suédois qui montre que la dé-cashification n’est pas un mouvement irréversible. La Suède, qui avait fait figure de modèle de la fin du cash avec seulement 10 pour cent de paiements en espèces, voit depuis 2022 son opinion publique se retourner — 44 pour cent des Suédois jugent désormais négativement le déclin du cash, et un rapport gouvernemental propose d’obliger certains commerces de première nécessité à l’accepter. La fin du cash n’est pas une fatalité linéaire. C’est un choix collectif qui peut, à tout moment, se réviser.

— enquête sociologie monétaire —

Le cash français, ou la lente fin d’un usage quotidien

Pourquoi la France reste attachée à l’espèce

L’attachement français au cash n’est pas un réflexe technophobe ni un retard générationnel. Il a des racines profondes qui combinent culture monétaire, perception de sécurité, gestion budgétaire pratique, et préoccupation pour la vie privée. La première de ces raisons est probablement la plus simple : le cash est une monnaie matérielle. On le touche, on le voit, on le compte. Quand on règle un achat en espèces, l’opération est immédiate, complète, irréversible — le geste lui-même valide la transaction sans qu’aucun intermédiaire technique ne soit nécessaire. Cette matérialité a une dimension psychologique mesurable. Selon plusieurs enquêtes sociologiques relayées par la Banque de France, les utilisateurs réguliers du cash citent fréquemment l’argument du « contrôle visuel des dépenses » : payer en billets aide à percevoir concrètement ce qu’on dépense, alors que le paiement par carte rend l’opération abstraite et plus difficile à anticiper budgétairement.

La protection de la vie privée est la deuxième raison invoquée. Une transaction en espèces ne laisse aucune trace numérique. Le commerçant ne connaît pas le nom de l’acheteur. La banque ne sait pas ce qui a été acheté. L’État, sauf montant inhabituel, n’a aucun accès à l’information. Cette anonymité, qui n’est ni illégale ni suspecte par nature, est précieuse pour une partie de la population — pour des achats considérés comme intimes (santé, librairies à thématique sensible, dons à des associations), ou simplement par principe de discrétion. L’enquête SPACE 2024 indique que la protection de la vie privée figure parmi les motivations les plus fréquemment citées par les utilisateurs du cash dans toute la zone euro, et particulièrement en France et en Allemagne.

La résilience en cas de panne numérique est la troisième raison, devenue plus saillante depuis quelques années. Les pannes de paiement carte (panne réseau, panne du système interbancaire, panne logicielle d’un commerçant) sont rares mais existent. Les coupures électriques prolongées peuvent rendre tout paiement numérique impossible. Les attaques informatiques sur des infrastructures de paiement, encore rares en France mais documentées dans d’autres pays, créent une vulnérabilité systémique que le cash ne connaît pas. L’invasion de l’Ukraine en février 2022 a déclenché en Suède, en Pologne et dans plusieurs pays d’Europe centrale des retraits massifs d’espèces — réflexe de précaution qui démontre que, même dans les sociétés les plus numérisées, le cash reste perçu comme un filet de sécurité ultime.

Si l’on regarde au-delà de la France, ces motivations sont largement partagées dans la zone euro. L’enquête SPACE 2024 indique que 62 pour cent des consommateurs européens jugent important d’avoir la possibilité de payer en espèces — chiffre en hausse de deux points par rapport à 2022. La France se situe dans la moyenne européenne avec ses 60 pour cent, en deçà de l’Allemagne (où l’attachement culturel au cash est plus marqué) mais nettement au-dessus des Pays-Bas et de la Finlande (où le sans-contact et le paiement mobile dominent). Cette résistance européenne au tout-numérique n’est pas un phénomène isolé ni un simple effet de génération. C’est une caractéristique structurelle des sociétés modernes qui veulent conserver une option de paiement non tracée, indépendante des infrastructures numériques, et accessible à tous sans condition d’équipement.

Ce que la carte a réellement remplacé

Pour mesurer ce que la carte bancaire a remplacé dans les habitudes françaises, il faut regarder les chiffres d’évolution sur les dix dernières années — et accepter que cette transformation a été plus rapide et plus profonde que ce que les conversations grand public laissent souvent entendre. En 2016, le cash représentait 68 pour cent du nombre de paiements effectués au point de vente en France. En 2019, il était à 59 pour cent. En 2022, à 50 pour cent. En 2024, à 43 pour cent. La carte bancaire, elle, progresse parallèlement : 25 pour cent en 2016, 41 pour cent en 2022, 48 pour cent en 2024. Le basculement statistique a eu lieu cette année-là, et il ne sera probablement pas inversé. À l’échelle européenne, la dynamique est similaire mais plus lente : le cash représentait encore 79 pour cent des paiements de la zone euro en 2016, et il est à 52 pour cent en 2024. La France est donc en avance d’environ une décennie sur la moyenne européenne dans le déclin du cash en nombre de transactions.

— le cash en France : trois chiffres clés —
— part 2024 —
43 %

Des paiements en magasin en France en nombre. Contre 68 % en 2016. Source : Banque de France.

— attachement déclaré —
60 %

Des Français jugent important de pouvoir payer en espèces. Mais seuls 14 % préfèrent le cash. Source : SPACE 2024.

— DAB fin 2024 —
42 578

Distributeurs automatiques en France. Plus de 10 000 perdus depuis 2018. Source : Banque de France.

Le cash n’a cependant pas été remplacé par un seul instrument. La transformation a été diversifiée. La carte bancaire en est la composante principale, mais elle s’est elle-même décomposée en sous-formes : la carte « insérée » avec code PIN, qui reste la base juridique de toute transaction ; la carte « sans contact », apparue en France en 2012 avec un plafond initial de 20 euros et porté à 50 euros depuis mai 2020 dans le cadre de la pandémie ; le paiement mobile par carte (Apple Pay, Google Pay, Samsung Pay), qui utilise la même infrastructure bancaire mais avec une interface différente, et qui représente désormais environ 15 pour cent des paiements par carte au point de vente en 2024 selon l’Observatoire de la sécurité des moyens de paiement (OSMP). Le virement, longtemps cantonné aux usages professionnels et aux paiements importants, gagne du terrain dans les usages quotidiens grâce au virement instantané gratuit généralisé en zone euro depuis le 9 janvier 2025.

Les transactions en ligne sont l’autre grand vecteur de transformation. Selon le bulletin 256/1 de la Banque de France, les achats en ligne représentent désormais 25 pour cent du nombre de paiements effectués par les Français en 2024, contre 17 pour cent en 2022. Cette progression rapide ne se substitue pas seulement au cash, mais à une partie des achats qui auraient autrefois été effectués en magasin. La carte bancaire (à distance, avec authentification forte) domine ces transactions en ligne, suivie par les portefeuilles électroniques (PayPal et équivalents) et, depuis 2024-2026, par la solution européenne Wero qui s’étend progressivement au commerce en ligne. Le total des opérations scripturales en France a atteint 32,7 milliards en 2024, en hausse de 5,2 pour cent par rapport à 2023 — chiffre qui résume l’intensité de la numérisation des échanges.

Un distributeur automatique de billets sur une façade d'agence bancaire française
Quarante-deux mille cinq cent soixante-dix-huit distributeurs automatiques de billets en France fin 2024. Ils étaient encore 52 697 six ans plus tôt — soit plus de dix mille DAB fermés depuis 2018.

Paiement sans contact, mobile, instantané : la nouvelle grammaire

Trois technologies récentes ont structuré la nouvelle grammaire des paiements français des cinq dernières années. La première est le paiement sans contact, qui s’est imposé comme le standard quotidien depuis le relèvement de son plafond à 50 euros en mai 2020. Selon les chiffres de la Banque de France pour 2023, environ 70 pour cent des paiements par carte au point de vente sont désormais sans contact. C’est-à-dire que pour les achats courants — boulangerie, supermarché, café, station-service — la grande majorité des Français équipés d’une carte bancaire active le mode sans contact par défaut. Le geste est immédiat (moins d’une seconde), ne nécessite pas de code, et fonctionne dans la quasi-totalité des terminaux de paiement modernes. Pour les montants supérieurs à 50 euros, la saisie du code PIN reste obligatoire, sauf utilisation du paiement mobile sécurisé par authentification biométrique (empreinte digitale ou reconnaissance faciale) qui permet de dépasser ce plafond sans contact physique.

La deuxième technologie est le paiement mobile. Les applications Apple Pay (lancée en France en 2016), Google Pay (2018) et Samsung Pay (2018) permettent d’utiliser son smartphone comme un substitut complet à la carte bancaire physique. Selon les données de l’OSMP, le paiement mobile par carte représentait environ 10 pour cent des paiements par carte en 2023 et atteignait probablement 15 pour cent en 2024 — la progression annuelle est d’environ 90 pour cent depuis 2022. Cette croissance rapide concerne principalement les utilisateurs jeunes et urbains, mais elle se diffuse progressivement vers d’autres tranches d’âge. Le paiement mobile a l’avantage de combiner les bénéfices du sans-contact (rapidité, simplicité) avec une sécurité renforcée (chaque transaction est authentifiée biométriquement, ce qui rend le vol d’identifiants plus difficile que pour une carte physique perdue).

La troisième technologie, plus récente, est le virement instantané gratuit, généralisé en zone euro depuis le 9 janvier 2025 en application du règlement européen 2024/886. Avant cette date, le virement instantané existait mais était souvent facturé (10 à 30 centimes par opération selon les banques), ce qui en limitait l’usage aux situations urgentes. Depuis janvier 2025, il est gratuit pour tous les particuliers de la zone euro, ce qui change profondément son économie. Selon le bulletin 261 de la Banque de France, la France a effectué environ 600 millions de virements instantanés en 2024, en croissance de 46,5 pour cent par rapport à 2023. Le montant moyen de ces virements est passé de 583 euros il y a quatre ans à 387 euros aujourd’hui — signe que le virement instantané sert de plus en plus pour des paiements quotidiens (remboursement entre amis, règlement d’une cantine, achat à un particulier) et non plus seulement pour les transferts importants.

La quatrième composante de cette nouvelle grammaire est Wero, la solution européenne de paiement par téléphone développée par l’European Payments Initiative (EPI), consortium de seize banques européennes parmi lesquelles BNP Paribas, Société Générale, BPCE, Crédit Agricole, Crédit Mutuel pour la France, Deutsche Bank et ING pour l’Allemagne, ING pour les Pays-Bas et la Belgique. Lancée progressivement en 2024, Wero a atteint 15,9 millions d’utilisateurs actifs en France en septembre 2025 selon MoneyVox, et environ 53 millions d’utilisateurs en Europe en mai 2026 selon les données de la EPI Company. Elle permet d’envoyer de l’argent à n’importe quel numéro de téléphone ou IBAN, instantanément, gratuitement. Depuis avril 2026, elle s’étend au commerce en ligne avec des partenariats annoncés par BPCE auprès d’Air France, E.Leclerc, Orange, Veepee, SNCF, et les Écoles du Ski Français. Wero est la première solution européenne potentiellement capable de concurrencer, à terme, le duopole Visa-Mastercard sur le marché des paiements numériques.

Soixante pour cent des Français jugent important de pouvoir payer en espèces. Mais soixante-deux pour cent préfèrent leur carte. C’est une contradiction utile : elle montre que le cash rassure plus qu’il ne sert.

Cash et petits montants

Là où le cash résiste le mieux, c’est dans le territoire des petits montants. Selon l’enquête SPACE 2024, 68 pour cent des paiements inférieurs ou égaux à 5 euros sont effectués en espèces en zone euro. Plus de la moitié des paiements entre 5 et 30 euros restent également en cash. Au-delà de 50 euros, la carte domine très largement. Cette répartition s’explique par plusieurs facteurs convergents : la facilité psychologique de donner « une pièce » pour une viennoiserie ou un journal, le coût relatif du paiement carte qui pèse plus sur un commerçant pour les très petits tickets, l’habitude culturelle de payer en espèces dans certains contextes (marché, boulangerie, café de quartier), et l’usage du cash pour des transactions où le commerçant n’a pas de terminal de paiement (vide-greniers, marchés de plein air, petits artisans ambulants).

L’encadrement légal du cash reste cependant strict pour les paiements aux professionnels. L’article L. 112-6 du Code monétaire et financier fixe à 1 000 euros le plafond maximum d’un paiement en espèces à un professionnel pour les résidents fiscaux français. Au-dessus de ce seuil, le paiement doit obligatoirement s’effectuer par un autre moyen (chèque, virement, carte). Pour les non-résidents fiscaux français (touristes, expatriés), un plafond plus élevé s’applique : 10 000 euros dans le cas général, et jusqu’à 15 000 euros lorsque le créancier est assujetti aux obligations de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT). Entre particuliers, en revanche, il n’existe pas de plafond légal au paiement en espèces, mais un écrit (facture, contrat) devient obligatoire au-delà de 1 500 euros pour des raisons de preuve fiscale.

Le refus d’un paiement en espèces par un commerçant est juridiquement interdit en France, en application de l’article R. 642-3 du Code pénal. Une caisse qui afficherait « Carte uniquement » sans justification valide expose son exploitant à une contravention de 2e classe, soit jusqu’à 150 euros d’amende. Les exceptions sont rares et limitées : pour des raisons de sécurité (refus de billets de très grosse coupure en station-service la nuit), pour des moyens de paiement spécifiques (cartes-cadeaux refusées sans contrepartie), pour des paiements à distance par nature (commerce en ligne). En pratique, ces sanctions sont rarement prononcées — les commerces qui n’acceptent que la carte ou le sans-contact sont devenus relativement nombreux dans certains contextes (cafés branchés, food trucks de festival, certaines boutiques bio urbaines) sans qu’aucune action coordonnée des consommateurs ou de la DGCCRF n’ait été lancée pour faire respecter strictement l’obligation légale.

Du côté de l’accès aux espèces, la situation française reste globalement satisfaisante mais s’érode. Le nombre de distributeurs automatiques de billets (DAB) en France a atteint son maximum en 2018 avec 52 697 unités, puis a décru continûment pour s’établir à 42 578 distributeurs fin 2024 selon les chiffres du Conseil national des moyens de paiement (CNMP). Soit plus de 10 000 DAB fermés en six ans, principalement dans les zones rurales et les petites villes où la rentabilité d’un distributeur ne justifie plus son maintien. Pour compenser, le réseau des points privatifs (commerces partenaires permettant le retrait d’espèces à la caisse, dits « cash-back ») s’est développé : 28 479 commerces partenaires fin 2024, en croissance de 3,9 pour cent sur un an. En combinant DAB et points privatifs, 99,9 pour cent de la population française se trouve à moins de 15 minutes d’un point d’accès aux espèces, selon les données du CNMP. La couverture territoriale reste donc, malgré l’érosion du réseau DAB, parmi les meilleures d’Europe.

Le cash comme outil d’inclusion bancaire

L’attachement français au cash dépasse largement la question des préférences personnelles. Pour une partie significative de la population, le cash n’est pas un choix mais une nécessité — l’unique moyen de paiement accessible. Selon les estimations disponibles, environ 500 000 Français ne disposent d’aucun compte bancaire (chiffre publié en 2017 par Les Echos, qui reste la dernière estimation officielle relayée par les sources institutionnelles). Pour ces personnes, qui n’ont accès ni à la carte bancaire, ni au virement, ni au paiement en ligne, le cash n’est pas un mode de paiement parmi d’autres : c’est la seule monnaie qui existe. La disparition progressive des DAB et des commerces acceptant l’espèce affecte donc directement leur capacité à vivre normalement dans la société française.

Au-delà de ces 500 000 personnes complètement hors du système bancaire, le rapport annuel 2024 de l’Observatoire de l’inclusion bancaire (OIB), publié par la Banque de France, identifie 4,6 millions de clients en situation de fragilité financière dans les établissements bancaires français. Cette catégorie, en hausse de 97,6 pour cent depuis 2015 (hausse qui reflète principalement un meilleur repérage par les banques, et non une dégradation équivalente de la situation économique), regroupe les personnes dont les difficultés bancaires récurrentes (incidents de paiement, frais d’incidents, découverts persistants) justifient un accompagnement spécifique. Parmi elles, 1,1 million de bénéficiaires ont souscrit à l’Offre Clientèle Fragile (OCF), un service bancaire à tarif plafonné (maximum 25 euros par mois en 2024) qui inclut des plafonds réduits de frais d’incidents et un suivi renforcé.

Le droit au compte, prévu à l’article L. 312-1 du Code monétaire et financier, est l’instrument juridique qui doit garantir l’accès au système bancaire pour toute personne résidant en France. En cas de refus d’ouverture par les banques de leur choix, les particuliers peuvent saisir la Banque de France qui désigne alors d’office un établissement tenu d’ouvrir un compte de base gratuit comprenant les services essentiels (carte de paiement à autorisation systématique, virements, prélèvements automatiques, dépôts et retraits d’espèces). En 2024, environ 67 000 personnes ont utilisé cette procédure — chiffre stable d’année en année, qui suggère que le dispositif atteint sa maturité. Le nombre de surendettés enregistrés à la Banque de France atteint quant à lui 134 803 dossiers déposés en 2024, en hausse de 10,8 pour cent sur un an — indicateur du contexte économique tendu qui touche une partie croissante des ménages français.

Pour toutes ces situations — non-bancarisation, fragilité financière, surendettement, méfiance envers les banques après un parcours difficile — le cash conserve une utilité sociale réelle. Il permet de recevoir un salaire informel, de payer un loyer en main propre, de gérer un budget sans risque d’agios bancaires, d’aider un proche sans laisser de trace. La disparition progressive des DAB en zone rurale, la fermeture des agences bancaires de proximité, l’exigence croissante des commerces pour le paiement carte, sont autant de tendances qui pèsent disproportionnellement sur ces populations fragiles. Préserver l’accès aux espèces n’est donc pas seulement une question de préférence personnelle — c’est aussi une question d’inclusion sociale, que les politiques publiques européennes (notamment via le règlement européen sur l’euro numérique à venir, qui prévoit la coexistence avec le cash physique) commencent à intégrer.

Un étal de marché de plein air français avec légumes et quelques pièces de monnaie posées sur le rebord
Les marchés de plein air, les vide-greniers, les petits commerces de proximité. C’est là, dans les transactions humaines à faible montant, que le cash résiste le mieux à la dématérialisation.

La fin lente d’un geste

Que dire alors de la « fin du cash » que certains commentateurs annoncent régulièrement ? L’expression est trompeuse. Le cash ne disparaît pas en France — il se retire progressivement de certains contextes tout en se maintenant dans d’autres. Les contextes où il a disparu, ou est en voie de disparition rapide, sont les paiements automatisés sans interaction humaine : les parkings publics (où le sans-contact ou le paiement mobile sont devenus quasi universels depuis 2020), les péages d’autoroute (où le télépéage et la carte automatique dominent), les cafétérias automatiques en entreprise, les transports en commun urbains (où la carte sans contact et le paiement par smartphone remplacent rapidement les tickets papier et les distributeurs automatiques de billets).

À l’inverse, les contextes où le cash reste vivace sont les transactions humaines à faible montant : marchés de plein air, vide-greniers, brocantes, petits commerces de proximité (boulangerie, bar-tabac, presse), dons à des associations caritatives ou religieuses, pourboires aux serveurs et taxis, argent de poche donné aux enfants. Le cash y a une fonction qui dépasse le simple règlement : il scelle une relation directe entre deux personnes, sans intermédiaire technique, et avec une matérialité qui rend l’échange concret. Dans certains secteurs (santé libérale, services à la personne, ménage, garde d’enfants), il continue également d’être largement utilisé pour des raisons de simplicité administrative — un règlement en espèces évite à la fois la commission bancaire pour le professionnel et le délai de traitement pour le client.

Le cas suédois mérite à ce titre une attention particulière, parce qu’il illustre à la fois la possibilité technique d’une société quasi sans cash et la fragilité politique d’un tel modèle. La Suède est aujourd’hui le pays développé où le cash a le plus reculé : selon le rapport annuel 2025 de la Riksbank, seulement 10 pour cent des achats en magasin sont payés en espèces. L’application Swish, lancée en 2012 par les banques suédoises, a remplacé presque tous les usages quotidiens du cash entre particuliers. Le nombre de retraits aux distributeurs suédois a chuté de 91 millions en 2018 à 46 millions en 2024 — division par deux en six ans. Mais le mouvement ne va plus seulement dans le sens de la dé-cashification. L’invasion de l’Ukraine en février 2022 a déclenché en Suède une prise de conscience sur la fragilité d’un système 100 pour cent numérique en cas de cyberattaque ou de panne d’infrastructure. La Riksbank elle-même alerte régulièrement sur ce risque depuis 2023. Et l’opinion publique a basculé : 44 pour cent des Suédois jugent désormais négativement le déclin du cash, contre 36 pour cent un an plus tôt. Une commission gouvernementale a recommandé en 2024 d’imposer aux commerces de première nécessité (alimentation, pharmacies) l’obligation d’accepter les espèces. Le projet est en cours d’examen législatif.

Cette inversion de tendance en Suède n’est pas anecdotique. Elle suggère que la disparition du cash, loin d’être un mouvement irréversible porté par le seul progrès technologique, est en réalité une décision politique collective qui peut être révisée. Les pays qui ont basculé trop rapidement vers le tout-numérique se retrouvent confrontés à des questions qu’ils n’avaient pas anticipées : résilience en cas de panne, inclusion bancaire, vie privée, indépendance vis-à-vis des plateformes étrangères (Visa, Mastercard, Apple, Google qui dominent les solutions de paiement). La France, qui se situe dans un entre-deux européen — pas aussi attachée au cash que l’Allemagne, pas aussi numérisée que la Suède — pourrait bien se trouver dans une position favorable pour observer ces évolutions et calibrer sa propre trajectoire.

Un geste qui change de statut

Le cash ne meurt pas en France. Il change de statut. D’évidence quotidienne — moyen de paiement par défaut pour la quasi-totalité des transactions courantes jusqu’aux années 2010 — il devient progressivement un filet de sécurité, un instrument de réserve, un refuge psychologique mobilisé dans certains contextes spécifiques. Cette transformation n’est pas la disparition d’un objet, c’est sa redéfinition fonctionnelle. Le billet de vingt euros reste rigoureusement utilisable, accepté légalement partout en France, garanti par la Banque centrale européenne, protégé par le Code pénal contre le refus injustifié. Mais il sert moins souvent, moins automatiquement, dans moins de circonstances de la vie quotidienne.

L’enjeu des prochaines années n’est pas la disparition du cash, mais sa redéfinition. Jusqu’où accepte-t-on que l’accès au cash devienne un service coûteux pour les banques qui le proposent ? Jusqu’où tolère-t-on la fermeture des DAB en zone rurale ? Jusqu’à quel point la pression silencieuse des commerces vers le « carte uniquement » est-elle compatible avec l’obligation légale d’accepter les espèces ? Comment articuler l’arrivée prochaine de l’euro numérique (en préparation par la BCE pour un lancement potentiel en 2027-2028) avec la persistance souhaitée du cash physique ? Ces questions ne sont pas techniques. Elles sont politiques et sociales — elles portent sur le type de société que la France souhaite préserver dans un monde où chaque transaction tend à laisser une trace numérique.

L’attachement français au cash n’est probablement pas un réflexe conservateur ni une nostalgie générationnelle. C’est la mémoire encore vive d’une époque où payer signifiait donner, et non plus simplement autoriser un débit sur un compte. Cette différence anthropologique n’est pas anodine. Elle dit quelque chose sur ce qu’est un échange monétaire dans une société : un transfert de valeur matérielle entre deux personnes qui se font face, ou une opération abstraite gérée par des intermédiaires invisibles. La carte n’a pas remplacé le cash. Elle l’a déplacé dans la marge de la vie quotidienne, où il continue de représenter une forme particulière d’échange — directe, anonyme, immédiate, garantie. Le cash ne disparaît pas parce qu’il est inutile. Il se retire parce qu’il est moins commode. Et l’espace qu’il laisse derrière lui, c’est peut-être à la société française de décider, dans les années à venir, comment l’occuper.

— sources et références —

Sources institutionnelles · Banque centrale européenne — SPACE 2024 (Study on the Payment Attitudes of Consumers in the Euro area), décembre 2024 · Banque de France — Bulletin n° 256/1 (janvier-février 2025) Les Français continuent d’apprécier les espèces + Bulletin n° 261 (2025) Adoption d’usages innovants dans les paiements · Banque de France — État des lieux de l’accès du public aux espèces en France métropolitaine, rapport CNMP 2024 · Observatoire de la sécurité des moyens de paiement (OSMP) — Rapport annuel 2024 · Observatoire de l’inclusion bancaire (OIB) — Rapport annuel 2024 · Code monétaire et financier, article L. 112-6 (plafond paiement espèces) et article L. 312-1 (droit au compte) · Code pénal, article R. 642-3 (refus paiement espèces) · Décret n° 2015-741 du 24 juin 2015 (plafond 1 000 €) · Règlement européen 2024/886 sur le virement instantané gratuit.

Sources internationales · Sveriges Riksbank — Payments Report 2025 + statistiques retraits DAB 2018-2024 · Deutsche Bundesbank — Zahlungsverhalten in Deutschland 2023 · European Payments Initiative (EPI) Company — données Wero · ClearingPost — analyse des paiements européens 2026 · MoneyVox — couverture Wero France septembre 2025.

Sources presse et académiques · Les Echos — chiffres sur les Français non bancarisés (2017, dernière estimation officielle disponible) · Le Monde, Boursorama, BFMTV — couverture des évolutions des moyens de paiement français · Le Bien Public / AFP — données distributeurs automatiques 2024 · Sénat et Assemblée nationale — propositions parlementaires sur le plafond espèces · Service-Public.fr — règles du paiement en espèces · INC-Conso et Justice.fr — droit au refus de paiement.