free web page counters
astuces.me
N° 110 · Santé

Le carnet de santé, ou quatre-vingts ans de suivi médical français

Le carnet de santé 2025. Cent trente pages, vingt examens obligatoires entre 0 et 16 ans, treize vaccins obligatoires, et quatre-vingts ans d’histoire — un objet unique au…

Un carnet de santé enfant français contemporain ouvert sur une page de courbes de croissance, posé sur une table en bois clair
Le carnet de santé 2025. Cent trente pages, vingt examens obligatoires entre 0 et 16 ans, treize vaccins obligatoires, et quatre-vingts ans d’histoire — un objet unique au monde, confié à chaque famille française à la naissance.

Le 2 novembre 1945, six mois après la fin de la guerre en Europe, le gouvernement provisoire de la République française signe l’ordonnance n°45-2720. Quatre paragraphes, une phrase centrale : « Tout enfant pourvu d’un carnet de santé délivré gratuitement par le maire lors de la déclaration de naissance. » Pierre-Henri Teitgen est ministre de la Santé. François Billoux, ministre communiste à l’origine du texte, signe l’ordonnance créant la Protection Maternelle et Infantile (PMI). La France sort d’une guerre meurtrière. La Sécurité sociale est créée trois jours plus tard, le 4 octobre déjà signée pour son cadre général, le 19 octobre pour ses textes d’application. Dans le même mouvement, le carnet de santé enfantine devient l’un des piliers du nouvel État social français — un document gratuit, universel, obligatoire, confié à chaque famille dès la naissance de l’enfant.

À l’époque, l’enjeu sanitaire est immense. La mortalité infantile française atteint 113,7 pour mille naissances vivantes en 1945 — soit près d’un nouveau-né sur dix qui ne fête pas son premier anniversaire. C’est un chiffre qu’aucun pays développé contemporain ne tolérerait. En quinze ans, sous l’effet conjoint de la PMI, des antibiotiques, des vaccinations massives et du suivi médical désormais organisé, ce taux s’effondre à 27 pour mille en 1960. En 2024, il atteint 4,1 pour mille — un niveau historiquement bas, qui inquiète pourtant les épidémiologistes parce qu’il remonte depuis 2012, après des décennies de baisse continue. Le carnet de santé est l’instrument matériel par lequel cette politique publique s’est tenue : un objet de papier, rempli par les médecins, conservé par les parents, lisible par n’importe quel soignant en France.

Quatre-vingts ans plus tard, en 2026, le carnet de santé existe toujours. Refondu en 2018, refondu à nouveau en janvier 2025 avec treize vaccins obligatoires, des pages sur les écrans, l’endométriose adolescente et les troubles du neuro-développement, étendu à cent trente pages, il continue d’être délivré à chaque naissance par la mairie ou la maternité. Sa cohabitation officielle avec Mon espace santé — la version numérique lancée en février 2022 — a été planifiée jusqu’à fin 2026 sans calendrier précis pour la disparition du papier. Aucun autre pays au monde ne dispose d’un dispositif équivalent : un document gratuit, universel, obligatoire, mêlant suivi médical, vaccinations, courbes de croissance, certificats transmis à la PMI, et accompagnant l’enfant pendant dix-huit ans. C’est, à proprement parler, un objet français exemplaire.

Cet article retrace l’histoire de ce carnet, depuis l’ordonnance de 1945 jusqu’à sa version 2025, en passant par les grandes refontes de 2006 et 2018. Il examine ce qu’il enregistre, ce qu’il dit du rapport français au corps de l’enfant, et la question ouverte de sa survie à l’ère numérique. Au passage, il faudra parler de la PMI, qui a accompli en 1945 son virage de service public, et de la médecine scolaire, dont la crise des effectifs interroge aujourd’hui la capacité de l’État à tenir la promesse inscrite dans le carnet.

— enquête santé publique —

Le carnet de santé, ou quatre-vingts ans de suivi médical français

1945 : le pari d’une République de la santé enfantine

L’idée d’un livret de santé suivant l’enfant n’est pas née en 1945. Elle a une généalogie qui remonte à la seconde moitié du XIXe siècle. En 1868, le médecin hygiéniste Jean-Baptiste Fonssagrives publie le premier Livret maternel, un document destiné aux mères pour consigner les observations relatives à la santé de leur enfant. Soixante ans plus tard, en 1929, la ville de Bordeaux instaure le premier carnet municipal officiel. En 1938-1939, sous l’impulsion de Louise Hervieu, écrivaine et femme engagée dans la lutte contre la syphilis, un carnet de santé facultatif est instauré par l’arrêté du ministre de la Santé Marc Rucart, signé le 1er juin 1939. La guerre interrompt presque aussitôt le dispositif — Vichy le suspend, jugeant l’objet trop républicain. Il faudra attendre la Libération pour que l’idée renaisse, cette fois sous la forme universelle et obligatoire qu’on lui connaît.

L’ordonnance n°45-2720 du 2 novembre 1945 inscrit le carnet de santé dans le grand mouvement de fondation de la Sécurité sociale. Trois textes structurent ce moment : l’ordonnance du 4 octobre 1945 sur la sécurité sociale, l’ordonnance du 19 octobre 1945 sur ses caisses, et l’ordonnance du 2 novembre 1945 sur la protection maternelle et infantile. Ces trois textes installent en quelques semaines l’architecture sanitaire française moderne : une Sécurité sociale universelle pour les adultes, une PMI gratuite pour les jeunes enfants, et un carnet de santé qui circule entre les deux pour assurer la continuité du suivi. Le projet politique est explicite : faire de l’enfance une affaire d’État, sans que l’État se substitue aux familles.

Trois caractéristiques fondatrices du dispositif méritent d’être soulignées, parce qu’elles n’ont jamais varié depuis quatre-vingts ans. D’abord la gratuité : le carnet est délivré sans frais par la mairie ou la maternité, et tous les examens qu’il documente sont pris en charge à 100 pour cent par la Sécurité sociale, sans avance de frais. Ensuite l’universalité : il s’applique à tous les enfants nés en France, sans condition de nationalité, de ressources, de lieu de résidence. Enfin le secret médical, codifié à l’article L2132-1 du Code de la santé publique : « Nul ne peut en exiger la communication. » Ni l’employeur, ni l’école, ni l’assureur ne peuvent demander à voir le carnet. Seuls les médecins consultés y inscrivent et y lisent. Le carnet est, juridiquement, la propriété de l’enfant et de sa famille — l’État impose son existence mais ne se l’approprie pas.

L’effet sur la mortalité infantile française est l’un des succès sanitaires les plus spectaculaires du XXe siècle. En 1945, comme rappelé plus haut, 113,7 nouveau-nés sur mille mouraient avant leur premier anniversaire. Ce taux chute à 51,9 pour mille en 1950, 27,5 pour mille en 1960, 13,8 pour mille en 1980, 4,8 pour mille en 2000, et atteint son plancher historique autour de 3,3 pour mille en 2011-2012. Depuis cette date, il remonte légèrement — il est à 4,1 pour mille en 2024 selon l’INED, un niveau qui reste très bas en comparaison historique mais qui inquiète les épidémiologistes parce qu’il signale un retournement de tendance que la France est l’un des seuls pays développés à connaître. Le carnet de santé, à lui seul, n’est évidemment pas responsable de cette trajectoire — les progrès médicaux, les antibiotiques, la pédiatrie hospitalière, l’amélioration des conditions de vie ont joué un rôle majeur. Mais il en a été l’instrument quotidien : le support sur lequel toutes ces avancées se sont matérialisées dans la vie de chaque famille française.

Ce que le carnet enregistre, et pourquoi vingt examens

Le carnet de santé actuel — version 2025, en vigueur depuis le 1er janvier — contient quelque cent trente pages organisées en quatre grandes parties. La première regroupe les informations administratives et l’historique de la période néonatale (état civil, score d’Apgar, séjour en maternité, allaitement éventuel, résultats du dépistage néonatal sanguin et auditif obligatoire). La deuxième rassemble des conseils aux parents — alimentation, sommeil, sécurité domestique, exposition aux écrans, activité physique, prévention du syndrome du bébé secoué. La troisième est consacrée au suivi médical : vingt examens obligatoires entre la naissance et seize ans, courbes de croissance, dépistages, vaccinations. La quatrième est dédiée aux professionnels de santé — pages de transmission entre médecins, recommandations cliniques, références aux pathologies à surveiller.

Les vingt examens obligatoires sont la colonne vertébrale du dispositif. Ils résultent du décret du 26 février 2019 qui a porté ce nombre de 12 à 20 — la dernière refonte structurelle majeure du calendrier de suivi. Leur répartition est très dense dans les premiers mois (huit examens entre la naissance et un an), puis se relâche progressivement. Trois certificats de santé sont remplis par le médecin et transmis à la PMI départementale, en application d’une loi de 1970 : le certificat du huitième jour (à l’occasion de la sortie de maternité), celui du neuvième mois, celui du vingt-quatrième mois. Ces certificats permettent à l’État d’agréger des données anonymisées sur l’état de santé de la cohorte d’enfants nés une année donnée, et de calibrer les politiques de prévention en conséquence. Ils ne sortent jamais de leur cadre administratif — leur usage est strictement épidémiologique.

Les vaccinations occupent une place centrale et politiquement chargée. Depuis le 1er janvier 2018, onze vaccins sont obligatoires pour les nourrissons nés à cette date ou après : diphtérie, tétanos, poliomyélite, coqueluche, Haemophilus influenzae B, hépatite B, pneumocoque, méningocoque C, ainsi que la triple vaccination contre la rougeole, les oreillons et la rubéole. Depuis le 1er janvier 2025, deux vaccinations supplémentaires ont rejoint cette liste : les méningocoques ACWY (en remplacement du méningocoque C seul) et les méningocoques B. Le carnet enregistre chacune de ces injections — date, lot, signature du médecin — et la copie des doubles pages de vaccination vaut certificat de vaccination opposable, exigible pour l’inscription en crèche, à l’école maternelle, en colonie de vacances, en internat. La couverture vaccinale française, mesurée par Santé publique France, a atteint 91,8 pour cent pour la troisième dose de DTP à vingt et un mois sur la cohorte 2023, et 92 pour cent pour la troisième dose de pneumocoque. Le carnet de santé est l’instrument matériel qui rend cette couverture vérifiable et opposable.

— le carnet 2025 en chiffres —
— examens obligatoires —
20

Examens entre 0 et 16 ans, pris en charge à 100 %. Décret du 26 février 2019.

— vaccins obligatoires —
13

Depuis janvier 2025 (méningos ACWY et B ajoutés aux 11 obligatoires depuis 2018).

— mortalité infantile —
114 → 4 ‰

Mortalité infantile française 1945 → 2024. Source : INSEE / INED.

Les courbes de croissance sont l’élément le plus quotidiennement consulté. Elles permettent de suivre, mois après mois, l’évolution du poids, de la taille et du périmètre crânien de l’enfant par rapport aux courbes de référence. Refondues en 2018 par une équipe de l’INSERM dirigée par le Centre de recherche en épidémiologie et statistiques (CRESS) sur la base d’une cohorte de 261 000 enfants français suivis sur trois décennies, ces courbes différencient désormais les filles et les garçons dès la naissance — alors que les courbes précédentes ne les distinguaient qu’à partir de trois ans. Elles intègrent aussi les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, qui distingue les enfants allaités des enfants nourris au biberon dans les six premiers mois. C’est un outil qui parle peu, mais qui dit beaucoup : une cassure inhabituelle de la courbe est souvent le premier signal d’une pathologie qu’aucun symptôme apparent ne révélerait à temps.

Aucun pays au monde n’a confié à ses parents un objet qui engage à la fois le secret médical, la politique vaccinale et le suivi de l’enfant pendant dix-huit ans. Le carnet de santé est un pacte républicain en cent trente pages.

Refondre le carnet : 2006, 2018, 2025

Le carnet de santé a connu trois refontes majeures depuis le tournant du XXIe siècle, chacune élargissant son contenu pour répondre à l’évolution des connaissances médicales et des priorités de santé publique. La refonte de 2006, la première à inscrire pleinement le carnet dans une démarche de prévention primaire, a introduit une nouvelle couverture bleu marine, un format réduit, et la section dédiée aux conseils parents. Elle restait toutefois dans la continuité du carnet d’avant — vaccinations recommandées mais peu obligatoires (seuls le DTP était obligatoire à l’époque), courbes anciennes, examens limités à douze.

La refonte de 2018, formalisée par l’arrêté du 28 février 2018 et entrée en vigueur le 1er avril, marque la première grande modernisation depuis longtemps. Elle introduit le format A5, l’extension du nombre de vaccins obligatoires de trois à onze, l’intégration des nouvelles courbes de croissance INSERM, et la suppression de plusieurs questions jugées intrusives ou stigmatisantes (catégorie socio-professionnelle des parents, allaitement détaillé). Elle ajoute également un examen au cours de la deuxième semaine de vie, et plusieurs messages de prévention sur le bisphénol A, l’exposition aux écrans avant trois ans, le syndrome du bébé secoué. Le carnet passe alors à cent cinq pages — un tournant éditorial qui le transforme d’un simple support de suivi vaccinal en véritable guide parental.

La refonte de 2025, formalisée par l’arrêté du 14 novembre 2024 et entrée en vigueur le 1er janvier 2025, va encore plus loin. Le carnet passe à environ cent trente pages organisées en quatre grandes parties. Outre les nouvelles vaccinations obligatoires (méningocoques ACWY et B), il intègre de nouvelles thématiques de prévention qui n’avaient jamais figuré dans un carnet de santé enfant : pages sur les écrans et l’activité physique, sensibilisation à l’endométriose pour les adolescentes, repérage des troubles du neuro-développement avec QR codes vers les ressources nationales (TND), mention de la dépression post-partum, conseils contre les violences éducatives ordinaires. Un examen obligatoire à six ans est créé, parallèlement à la visite scolaire dont les effectifs ne permettent plus l’organisation systématique. Le carnet de santé 2025 est, en cela, le miroir des préoccupations sanitaires françaises de l’année — il enregistre ce que la société et les médecins jugent devoir transmettre aux familles.

Un carnet de santé français vintage des années 1960-1970, ouvert sur une page de vaccinations
Un carnet de santé des années 1970. Avant les courbes INSERM, avant les onze vaccins obligatoires de 2018, avant Mon espace santé. L’objet a changé. Le principe demeure.

Trois refontes en vingt ans, c’est beaucoup. Cela révèle une caractéristique souvent ignorée du carnet de santé : il n’est pas un objet immuable, mais un document vivant, régulièrement révisé en fonction de l’avancée des connaissances scientifiques et de l’évolution des préoccupations sociales. Chaque génération de parents français reçoit, à la naissance de son enfant, un carnet qui n’est pas exactement le même que celui qu’elle a connu pour elle-même. Cette plasticité explique pourquoi le carnet reste pertinent après quatre-vingts ans d’existence : il s’adapte. Le carnet de 1945 était essentiellement vaccinal. Celui de 1980 ajoutait des courbes simples. Celui de 2025 est presque un manuel parental — un guide pratique en plus d’un support médical. Cette inflation de contenu n’est pas sans questions, on y reviendra.

Une salle de consultation PMI française, vide de patients
Une salle de consultation PMI. Quatre mille cinq cents points de consultation maillent le territoire français, accueillant chaque année plus d’un million d’enfants — gratuitement, sans rendez-vous, sans condition de ressources.

PMI et médecine scolaire : l’écosystème qui craque

Le carnet de santé ne fonctionne pas tout seul. Il s’inscrit dans un écosystème institutionnel qui en constitue le contexte invisible mais nécessaire : la Protection Maternelle et Infantile (PMI) d’une part, la médecine scolaire d’autre part. Sans ces deux réseaux, le carnet serait une coquille vide — un livret que personne ne remplirait, un calendrier d’examens que personne n’effectuerait. Comprendre l’état actuel de ces deux dispositifs, c’est comprendre la fragilité du carnet de santé en 2026.

La PMI, créée par la même ordonnance du 2 novembre 1945 que le carnet de santé, est l’un des dispositifs les plus singuliers de la santé publique française. Gérée par les conseils départementaux depuis les lois de décentralisation de 1964 puis 1983, elle propose un suivi médical gratuit, sans condition de ressources, ouvert à tous les enfants de moins de six ans et aux femmes enceintes. Quelque quatre mille cinq cents points de consultation maillent le territoire français. Ils ont accueilli, en 2023, environ 1 117 000 consultations infantiles selon les données de la DREES, auxquelles s’ajoutent 541 500 visites à domicile par les puéricultrices. Les effectifs nationaux s’élèvent à environ 10 900 équivalents temps plein, répartis entre médecins, sages-femmes, puéricultrices, psychologues. Les normes réglementaires (article R.2112-5 et suivants du Code de la santé publique) exigent une sage-femme pour 1 500 naissances, une puéricultrice pour 250 naissances, et une demi-journée de consultation hebdomadaire pour 200 enfants — normes que de nombreux départements ne parviennent plus à respecter.

La médecine scolaire, autre versant du dispositif, vit une crise structurelle dont l’ampleur est aujourd’hui largement documentée. Selon les estimations syndicales, la France comptait en 2025-2026 entre 400 et 500 médecins scolaires en activité pour douze millions d’élèves, soit un ratio approximatif d’un médecin pour près de 30 000 élèves. La Cour des comptes, dans son rapport de 2020 consacré spécifiquement à la santé des élèves, recensait 966 équivalents temps plein de médecins en 2018 — soit déjà une diminution de 15 pour cent depuis 2013. Les disparités territoriales sont massives : selon l’Académie de médecine, le ratio variait en 2017 de 2 000 élèves par médecin dans les départements les mieux dotés à 46 000 dans les moins dotés. Certains départements n’ont plus aucun médecin scolaire en exercice à plein temps. La conséquence directe est que la visite obligatoire de la sixième année — censée vérifier la santé de chaque enfant à l’entrée du primaire — n’était effectivement réalisée que dans 18 pour cent des cas selon le rapport 2020 de la Cour des comptes, contre 57 pour cent en 2015 selon l’Académie de médecine.

Cette crise des effectifs n’est pas anodine. Elle pose une question politique : à quoi sert d’inscrire dans un carnet de santé vingt examens obligatoires si l’État n’a plus les moyens humains de les réaliser ? Le risque est que le carnet devienne progressivement un document théorique, dont les cases attendues restent vierges parce que personne ne peut plus les remplir. Pour le moment, la médecine de ville — généralistes et pédiatres libéraux — prend une partie du relais : les examens des deux, neuf, vingt-quatre mois sont massivement réalisés en cabinet privé. Mais pour les examens plus tardifs, en particulier ceux qui dépendent du suivi scolaire (six ans, neuf ans, douze ans), la défaillance est mesurable. Le carnet de santé continue d’exister comme promesse. La promesse, elle, vacille.

Page intérieure d'un carnet de santé 2025 avec calendrier vaccinal et tampon de médecin
Une double page vaccinations du carnet 2025. Treize vaccins obligatoires depuis janvier 2025, dont les nouveaux méningocoques ACWY et B. La copie de ces pages vaut certificat opposable pour l’entrée en collectivité.

Le carnet numérique : Mon espace santé

L’arrivée du numérique dans le suivi médical français a été longue, chaotique, et marquée par plusieurs échecs retentissants. Le Dossier Médical Personnel (DMP), lancé en 2004, a été abandonné officiellement en 2012 après huit ans d’errements coûteux. Sa successeure, baptisée Mon espace santé, a été lancée en février 2022 selon un mécanisme nouveau : tous les Français bénéficiant de l’Assurance maladie se voient automatiquement créer un profil, qu’ils peuvent activer ou refuser (mécanisme d’opt-out). Le résultat est mesurable : selon l’Agence du numérique en santé, plus de 68 millions de comptes ont été créés à mi-2025, dont environ 23 millions activés par les utilisateurs eux-mêmes — soit un taux d’activation de 33 pour cent. En 2024, 212 millions de documents ont transité par Mon espace santé : 117 millions de bilans biologiques, 69 millions de prescriptions, 26 millions de comptes-rendus d’imagerie.

Mon espace santé propose, parmi ses fonctionnalités, un volet enfant qui dématérialise progressivement les informations du carnet de santé : carnet de vaccination numérique, courbes de croissance, comptes-rendus de consultations, certificats. Le Haut Conseil de la santé publique a recommandé dès mars 2022 une dématérialisation en trois volets (carnet de l’enfant, carnet des parents, accès professionnels). Le ministère de la Santé a annoncé une intégration complète du carnet dans Mon espace santé « d’ici fin 2026 », sans calendrier précis, et en préservant la version papier qui reste disponible pour les familles qui le souhaitent. La cohabitation papier-numérique est donc officielle, du moins jusqu’à un horizon non encore fixé.

La transition pose plusieurs questions ouvertes que la pratique commence seulement à révéler. La première est celle de la fracture numérique : tous les parents français ne sont pas à l’aise avec une interface web, certains n’ont pas de smartphone, d’autres ne maîtrisent pas le français écrit. Le carnet papier, lui, fonctionne pour tous sans condition d’usage. La seconde est celle de la confidentialité : les données de santé sont parmi les plus sensibles qui soient, et la centralisation numérique inquiète à juste titre une partie des familles. Mon espace santé respecte les obligations CNIL et héberge ses données en France, mais la prudence reste de mise. La troisième est plus pratique : un médecin, en consultation, met quelques secondes à feuilleter un carnet papier pour vérifier le statut vaccinal d’un enfant. Le faire via une interface web qu’il ne maîtrise pas toujours parfaitement, surtout en milieu d’urgence, peut représenter un ralentissement opérationnel non négligeable.

Le carnet de santé résiste au numérique parce qu’il fait ce que le numérique ne sait pas faire : tenir dans la main, passer de médecin en médecin sans mot de passe, et traverser les décennies sans mise à jour.

Trois générations de carnets de santé français côte à côte : années 1970, 2006, 2025
Trois générations de carnets : 1970, 2006, 2025. Le format change, la couleur change, le nombre de pages double. Le principe — un suivi obligatoire et gratuit confié aux parents — n’a pas changé depuis 1945.

Un objet français exemplaire

Le carnet de santé français est une exception mondiale documentée. L’Organisation mondiale de la santé pour l’Europe a publié en 2019 une étude comparative sur les home-based records — les documents de santé conservés au domicile des familles — dans les pays membres. Vingt-deux pays sur vingt-huit en disposent sous une forme ou une autre. Mais aucun ne combine, à l’échelle française, les caractéristiques suivantes : gratuité totale, universalité sans condition, obligation légale pour les vingt examens et les treize vaccins, transmission de trois certificats à un service épidémiologique étatique (PMI), couverture continue de la naissance à seize ans, et secret médical opposable. Les modèles les plus proches — australien, finlandais, italien, britannique, québécois — sont à chaque fois plus partiels : couvrant seulement les vaccinations, ou seulement la petite enfance, ou seulement sur base volontaire.

Cette exception française s’explique par la conjonction historique de 1945 : la création simultanée de la Sécurité sociale, de la PMI, et du carnet de santé, dans le même mouvement de fondation d’un État social ambitieux. Aucun autre pays développé n’a connu une telle concentration institutionnelle au même moment, ce qui a permis de construire un dispositif cohérent là où les pays voisins ont empilé des dispositifs successifs, souvent moins articulés. C’est aussi pour cela que le carnet de santé est devenu un objet politiquement intouchable : il incarne, à sa modeste échelle, un pacte républicain dont peu de Français connaissent l’origine mais auquel chacun est attaché.

Que survivra-t-il à la transition numérique ? La réponse n’est pas évidente. Le DMP a échoué en 2012, après huit ans et des centaines de millions d’euros engloutis. Mon espace santé fonctionne, mais sans atteindre encore une adoption suffisante pour remplacer complètement le papier — 33 pour cent d’activation par les utilisateurs en 2025 reste modeste pour un dispositif lancé trois ans plus tôt. Le carnet papier, lui, a une propriété rare : il fonctionne dès la naissance, sans inscription, sans connexion, sans formation. Une puéricultrice de PMI peut le remplir en deux secondes. Un médecin urgentiste peut le consulter sans aucune authentification. Un parent peut le transmettre à un grand-parent qui garde l’enfant pour le week-end. Ces propriétés simples ont une valeur médicale réelle qu’aucune interface numérique n’a, à ce jour, totalement reproduite.

Le carnet de santé raconte peut-être plus sur la France que sur la médecine. Un objet gratuit, confié à tous les parents quels que soient leurs revenus, leur lieu de vie, leur langue. Un suivi qui commence à la déclaration de naissance et s’arrête à la majorité. Un document qui oblige l’État à offrir vingt examens, treize vaccins, un réseau de PMI et de médecine scolaire — même si ce dernier réseau craque aujourd’hui de toutes parts. C’est un pacte républicain en miniature : l’État s’engage à suivre, la famille s’engage à présenter, le médecin s’engage à noter. Rien n’est parfait dans ce pacte. La médecine scolaire agonise. Les certificats de santé ne remontent pas tous à la PMI. Le passage au numérique bégaie. Mais l’objet tient, depuis 1945, dans la main des parents français. On peut se demander combien de temps encore. Tant qu’il existera en version papier, quelqu’un, quelque part en France, aura sur une étagère la preuve que l’État s’est intéressé à lui dès sa première seconde.

Cet article ne remplace pas un avis médical individuel. En cas de doute sur la santé de votre enfant, sur le calendrier vaccinal ou sur l’organisation du suivi médical, consultez votre médecin traitant, votre pédiatre ou la PMI de votre département. Les chiffres et procédures présentés ici sont à jour à la date de publication (mai 2026). Pour toute question relative au carnet numérique, le site officiel est monespacesante.fr.

— sources et références —

Sources institutionnelles · Service-Public.fr — Carnet de santé (F810) + Examens médicaux obligatoires de l’enfant (F967) · Ministère de la Santé — Carnet de santé de l’enfant, refontes 2018 et 2025 · Arrêté du 28 février 2018 relatif au carnet de santé (en vigueur 1er avril 2018) · Arrêté du 14 novembre 2024 relatif au nouveau carnet (en vigueur 1er janvier 2025) · Ordonnance n°45-2720 du 2 novembre 1945 instituant la PMI · Articles L2132-1 à L2132-5 du Code de la santé publique (Légifrance) · DREES — Activités et personnels des services de PMI, données 2023 · Santé publique France — Bulletin de couverture vaccinale 2024, publié 2025 · HCSP — Actualisation du carnet de santé, rapport mars 2022 · Cour des comptes — Les médecins et les personnels de santé scolaire, rapport 2020.

Sources scientifiques et académiques · INED — données historiques de mortalité infantile en France · INSEE — Focus n°301, démographie 2023 · Cairn / Rollet — L’histoire du carnet de santé, 2005 · INSERM-CRESS — courbes de croissance refondues 2018 (cohorte 261 000 enfants) · Académie nationale de médecine — La médecine scolaire en France, rapport 2017 · WHO Europe — Home-based records study, 2019.

Sources presse et associations · Le Point — À quoi ressemble le nouveau carnet de santé de l’enfant lancé le 1er janvier 2025, 27 décembre 2024 · Egora — entretiens médecins scolaires 2026 + histoire du carnet 2022 · Mon espace santé — documentation officielle (monespacesante.fr) · Agence du numérique en santé (ANS) — Doctrine numérique santé · AGIPI — évolutions du carnet numérique 2026.