En avril 2002, à Stockholm, une équipe de chercheurs de l’université de Stockholm conduite par la chimiste Margareta Törnqvist, en collaboration avec le Livsmedelsverket (l’office national suédois de l’alimentation), annonçait conjointement une découverte qui n’avait pas été cherchée. Les scientifiques travaillaient initialement sur les adduits d’acrylamide — molécules qui se forment quand l’acrylamide se lie à l’hémoglobine du sang — qu’ils avaient observés en quantités anormalement élevées chez des rats de laboratoire de leur établissement. À l’époque, l’acrylamide était connu comme un composé industriel utilisé dans la production de matières plastiques (polyacrylamide), dans le traitement des eaux et dans certaines colles. Sa présence dans le sang animal était énigmatique. En cherchant la source possible de cette exposition, l’équipe a eu l’idée d’analyser les aliments — et plus particulièrement les aliments amidonnés cuits à haute température. La découverte, publiée le 14 août 2002 dans le Journal of Agricultural and Food Chemistry, a fait l’effet d’un séisme dans la communauté scientifique internationale. L’acrylamide était présent en quantités significatives dans des aliments quotidiens cuits à plus de 120 degrés Celsius — frites, chips, pain grillé, café torréfié, biscuits.
L’Organisation mondiale de la santé et la Food and Agriculture Organization ont convoqué une réunion d’urgence dès juin 2002 pour évaluer l’ampleur du problème. L’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (devenue l’ANSES en 2010) a été saisie la même année. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a engagé un programme de recherche pluriannuel qui a abouti, en juin 2015, à une opinion scientifique consolidée concluant que les niveaux d’exposition alimentaire actuels à l’acrylamide constituent une préoccupation au regard des effets cancérogènes. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, en anglais IARC, agence de l’OMS) a classé l’acrylamide en Groupe 2A — probablement cancérogène pour l’humain. Cette classification repose sur des données suffisantes chez l’animal (les études sur le rat et la souris démontrent un effet cancérogène à dose élevée), mais sur des données limitées chez l’humain — les études épidémiologiques disponibles ne montrent pas, à ce jour, d’association claire entre la consommation d’aliments riches en acrylamide et le risque de cancer humain.
Cette zone d’incertitude scientifique est le contexte dans lequel a été adopté le règlement européen 2017/2158 du 20 novembre 2017, entré en vigueur le 11 avril 2018, qui impose désormais aux industriels de l’agroalimentaire des mesures d’atténuation obligatoires pour réduire la formation d’acrylamide dans leurs produits. Ce règlement ne fixe pas de teneurs maximales contraignantes (contrairement à d’autres contaminants alimentaires comme les mycotoxines ou les métaux lourds), mais il impose une démarche : identifier le danger, comprendre les mécanismes de formation, mettre en œuvre des mesures de prévention, échantillonner et analyser, tenir des registres. Des niveaux de référence (benchmark levels) sont fixés pour chaque catégorie de produits — 500 microgrammes par kilogramme pour les frites surgelées prêtes à consommer, 750 pour les chips, 400 pour le café torréfié, 40 pour les aliments destinés aux bébés. Ces niveaux ne sont pas des limites légales mais des indicateurs de performance que les industriels doivent chercher à atteindre.
Cet article retrace l’histoire de l’acrylamide depuis sa découverte alimentaire de 2002 jusqu’aux recommandations actuelles. La réaction de Maillard, décrite en 1912 par le chimiste français Louis-Camille Maillard, qui donne au pain grillé sa couleur dorée, au café torréfié son arôme et aux frites leur croustillant — et qui produit, dans les mêmes conditions, l’acrylamide. Les aliments les plus contributeurs et les seuils de cuisson critiques. Ce que l’ANSES et l’EFSA disent de l’exposition réelle des Français et des Européens. Le cadre réglementaire européen. Et enfin les repères pratiques de cuisson domestique — viser la couleur dorée plutôt que brune, ne pas conserver les pommes de terre au réfrigérateur, modérer la durée de grillage du pain — qui permettent de réduire l’exposition sans renoncer aux plaisirs de la cuisine cuite à chaud.
L’acrylamide, ou la chimie cachée de la cuisson à haute température
2002, Suède : la découverte qui a changé la friture
L’histoire de la découverte alimentaire de l’acrylamide est l’une des plus singulières de la science des aliments contemporaine. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, Margareta Törnqvist et son équipe à l’université de Stockholm travaillaient sur les expositions humaines à divers composés chimiques industriels. L’acrylamide était l’un de ces composés — utilisé massivement dans la production de polyacrylamides, polymères présents dans le traitement des eaux potables et usées, dans certaines colles industrielles, dans les agents floculants de l’industrie papetière. À l’occasion d’une étude sur l’exposition professionnelle d’ouvriers ayant manipulé de l’acrylamide pour la construction d’un tunnel ferroviaire, l’équipe avait constaté chez ces ouvriers des taux élevés d’adduits d’acrylamide dans le sang. Ce qui était attendu. Ce qui ne l’était pas : les rats de laboratoire de l’établissement, qui n’étaient pas censés avoir été exposés professionnellement, présentaient eux aussi des taux anormalement élevés.
La piste alimentaire fut explorée par recoupement. En testant systématiquement les composants de la nourriture des rats, puis en élargissant aux aliments humains préparés selon différents modes de cuisson, l’équipe Törnqvist mit en évidence un phénomène qu’aucun chercheur n’avait soupçonné jusque-là : l’acrylamide se forme spontanément dans les aliments amidonnés cuits à des températures supérieures à 120 degrés Celsius. La concentration variait selon le type d’aliment, la température, la durée de cuisson, mais la présence était constante dans les frites, les chips, le pain grillé, le café torréfié, certains biscuits. L’article scientifique publié le 14 août 2002 par Eden Tareke, Per Rydberg, Patrik Karlsson, Susanne Eriksson et Margareta Törnqvist dans le Journal of Agricultural and Food Chemistry, sous le titre « Analysis of Acrylamide, a Carcinogen Formed in Heated Foodstuffs », marquait l’entrée d’une nouvelle catégorie de contaminants alimentaires dans la science de la sécurité sanitaire.
La réaction des autorités sanitaires internationales fut rapide. L’Organisation mondiale de la santé et la Food and Agriculture Organization convoquèrent en juin 2002 — moins de deux mois après l’annonce — une consultation mixte d’experts sur les implications sanitaires de la présence d’acrylamide dans les aliments. L’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa, qui deviendrait l’ANSES en 2010) fut saisie la même année. L’autorité européenne (Efsa) lança un programme de surveillance pluriannuel impliquant tous les États membres. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) initia un plan d’action acrylamide en 2003. En l’espace de deux ans, l’acrylamide alimentaire était devenu un sujet international prioritaire de sécurité sanitaire, alors qu’il n’avait été identifié comme contaminant alimentaire que quelques mois auparavant.
La réaction de Maillard, ou le goût qui vient avec un risque
Pour comprendre comment l’acrylamide se forme dans les aliments, il faut remonter à 1912 et à un chimiste français aujourd’hui largement oublié du grand public : Louis-Camille Maillard, né à Pont-à-Mousson en 1878. Cette année-là, dans une communication présentée aux Comptes Rendus de l’Académie des sciences, Maillard décrit pour la première fois une réaction chimique qui se produit entre les acides aminés (composants des protéines) et les sucres réducteurs (glucose, fructose) à température élevée. Cette réaction, qu’il appela action des acides aminés sur les sucres, produit une cascade de composés intermédiaires complexes qui aboutissent à la formation des mélanoïdines — les pigments bruns qui donnent leur couleur dorée puis brune aux aliments cuits à haute température. La réaction de Maillard est ce qui dore le pain dans le four, qui caramélise la surface d’un rôti, qui donne au café torréfié son arôme caractéristique, qui produit le croustillant des frites.
Le mécanisme complet de la réaction fut élucidé en 1953 par le chimiste américain John E. Hodge, qui décrivit la cascade en trois grandes étapes : condensation entre l’acide aminé et le sucre, réarrangement d’Amadori qui forme un composé intermédiaire stable, puis déshydratation et fragmentation qui produisent les composés aromatiques finaux. Ce schéma reste aujourd’hui la référence pour comprendre la formation des composés produits lors des cuissons à haute température. La réaction de Maillard ne démarre véritablement qu’au-dessus de 120 degrés Celsius, s’accélère fortement entre 140 et 165 degrés, et atteint son intensité maximale autour de 170-180 degrés — c’est-à-dire dans la plage de température utilisée pour la friture, la cuisson au four ou la torréfaction.
L’acrylamide est l’un des sous-produits de cette cascade chimique. Spécifiquement, il se forme à partir d’un acide aminé particulier appelé asparagine, qui réagit avec les sucres réducteurs dans des conditions thermiques précises. La pomme de terre est particulièrement concernée par ce phénomène, parce qu’elle contient naturellement de grandes quantités d’asparagine — c’est pourquoi les frites, les chips et les pommes de terre rôties figurent en tête des aliments contributeurs à l’exposition alimentaire à l’acrylamide. Les céréales (blé, seigle, orge) contiennent également de l’asparagine, ce qui explique la formation d’acrylamide dans le pain grillé, les biscottes, les biscuits, les céréales du petit-déjeuner toastées. Le café, qui n’est pas amidonné mais riche en acides aminés et en sucres résiduels après torréfaction, produit lui aussi de l’acrylamide à des concentrations notables.
Le paradoxe éditorial de l’acrylamide est qu’il n’existe pas sans la réaction de Maillard — c’est-à-dire qu’il n’existe pas sans ce qui donne aux aliments cuits leur goût caractéristique. Il n’est pas possible d’obtenir une frite dorée et croustillante sans former, dans le même mouvement, un peu d’acrylamide. Il n’est pas possible de toaster du pain jusqu’à la teinte que la plupart des Français préfèrent sans en produire. Il n’est pas possible de torréfier du café sans en libérer dans la tasse. Le plaisir du grillé et la formation d’acrylamide partagent strictement la même chimie. On ne peut pas avoir l’un sans l’autre. On peut seulement moduler l’intensité de la cuisson pour réduire la quantité produite, ce qui est précisément la stratégie recommandée par les autorités sanitaires.
La même réaction chimique qui donne au pain grillé sa couleur dorée et au café torréfié son arôme est aussi celle qui produit l’acrylamide. Le plaisir et le risque partagent la même chimie.
Frites, café, biscottes : quels aliments, à quelle température
Les données quantitatives sur la teneur en acrylamide des différents aliments ont été progressivement consolidées par l’EFSA depuis 2015, puis intégrées au règlement européen 2017/2158 qui fixe des niveaux de référence (benchmark levels) pour chaque catégorie de produits. Ces niveaux ne sont pas des limites maximales légalement opposables — un industriel qui les dépasse ne commet pas d’infraction directe — mais ils constituent des indicateurs de performance que les fabricants doivent s’efforcer d’atteindre par des mesures d’atténuation. Pour donner les ordres de grandeur les plus parlants : les frites surgelées prêtes à consommer ont un niveau de référence de 500 microgrammes par kilogramme ; les chips et snacks à base de pomme de terre, de 750 microgrammes ; le pain de mie, de 50 ; le pain tendre autre, de 100 ; les céréales du petit-déjeuner, de 150 à 300 selon le type ; les biscuits et gaufres, de 350 ; le café torréfié, de 400 ; le café instantané, de 850 ; et les aliments destinés aux bébés, de seulement 40 microgrammes par kilogramme — ce dernier seuil très bas reflétant la vulnérabilité particulière des très jeunes enfants et la priorité accordée à leur protection.
Microgrammes/kg, niveau de référence après cuisson. Source : Règlement UE 2017/2158.
Café instantané : 850. Torréfaction longue produit moins d’acrylamide.
Niveau le plus strict, justifié par la vulnérabilité des jeunes enfants.
Les aliments les plus contributeurs à l’exposition alimentaire ont été identifiés par l’EFSA dans son opinion scientifique de 2015. Pour les adultes européens, les principaux contributeurs sont les pommes de terre frites (premier contributeur en moyenne), le café et les substituts de café (deuxième), suivis du pain tendre, des biscuits et crackers, des céréales. Pour les enfants, la répartition est différente : les produits à base de pommes de terre frits peuvent représenter jusqu’à 50 pour cent de l’exposition totale, suivis du pain tendre, des céréales du petit-déjeuner et des biscuits. Pour les nourrissons, les biscuits et boudoirs destinés à l’alimentation infantile constituent la source principale — d’où le niveau de référence très bas (40 microgrammes par kilogramme) imposé spécifiquement à cette catégorie de produits.
Trois paramètres de cuisson influencent fortement la formation d’acrylamide. La température est le facteur principal : en dessous de 120 degrés Celsius, l’acrylamide ne se forme pratiquement pas. Entre 120 et 175 degrés, la formation augmente progressivement. Au-dessus de 175 degrés, elle s’accélère fortement. La durée est le deuxième facteur — pour une température donnée, plus la cuisson est longue, plus la quantité d’acrylamide augmente. L’EFSA cite l’exemple du pain grillé : la différence entre 3 minutes et 5 minutes de grillage à la même température peut multiplier par quatre la teneur finale en acrylamide. Le troisième facteur est moins intuitif : le type de cuisson. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les friteuses à air chaud (air fryers), souvent présentées comme une alternative plus saine à la friture classique, génèrent en réalité environ 30 à 40 pour cent plus d’acrylamide que la friture traditionnelle à l’huile pour la même portion de pommes de terre — la circulation d’air chaud forcée prolonge le temps d’exposition à haute température des surfaces de la pomme de terre.
Ce que disent l’ANSES et l’EFSA sur l’exposition réelle
Mesurer l’exposition réelle des populations à un contaminant alimentaire est un travail complexe qui combine deux types de données : la concentration du contaminant dans les aliments effectivement consommés (mesurée en laboratoire sur des échantillons représentatifs), et la consommation alimentaire réelle des populations (mesurée par enquêtes alimentaires nationales). En France, ce travail est mené depuis le début des années 2000 par l’ANSES sous le nom d’Étude de l’alimentation totale (EAT). La première édition (EAT1) date de 2000. La deuxième (EAT2), publiée en 2011 sur la base d’échantillons collectés entre 2007 et 2009, a couvert plus de 20 000 produits collectés dans huit inter-régions françaises, représentant environ 90 pour cent du régime alimentaire des Français, et analysé la présence de 445 substances dont l’acrylamide. La troisième édition (EAT3), dont les premiers résultats ont commencé à être publiés en février 2026, élargit l’analyse à de nouveaux contaminants émergents.
L’EAT2 indiquait que les Français étaient, en moyenne, exposés à l’acrylamide à un niveau de l’ordre de 0,4 à 0,5 microgramme par kilogramme de poids corporel et par jour selon les tranches d’âge et les modes alimentaires. Cette exposition française était environ deux à quatre fois plus faible que l’estimation moyenne calculée par la FAO/OMS pour dix-sept pays — la France n’est donc pas, à l’échelle internationale, un pays particulièrement exposé. Toutefois, l’ANSES soulignait que les marges de sécurité entre l’exposition mesurée et les doses cancérogènes observées chez l’animal restaient préoccupantes : ces marges variaient entre 100 et 721 selon les hypothèses, alors que le seuil de sécurité généralement admis pour un cancérogène génotoxique est de l’ordre de 10 000. L’exposition alimentaire à l’acrylamide, conclut l’ANSES, demeure une préoccupation en termes de santé publique, même si elle reste inférieure aux niveaux observés chez les animaux développant des cancers expérimentaux.
L’opinion scientifique de l’EFSA publiée en juin 2015, qui reste la référence européenne en la matière, formule un constat similaire en termes plus techniques. Elle confirme que l’acrylamide est cancérogène et génotoxique dans les études animales, principalement par l’intermédiaire de son métabolite principal — le glycidamide — responsable des mutations génétiques observées. Elle calcule un BMDL10 (Benchmark Dose Lower Confidence Limit pour 10 pour cent d’effet) de 0,17 milligramme par kilogramme et par jour pour la neurotoxicité, et de 0,43 milligramme par kilogramme et par jour pour la cancérogénicité chez le rongeur. Elle conclut que les niveaux d’exposition alimentaire actuels indiquent une préoccupation au regard des effets cancérogènes, sans pour autant pouvoir établir un lien direct chez l’humain en l’absence d’études épidémiologiques suffisamment puissantes.
Cette zone d’incertitude scientifique mérite d’être nommée honnêtement, parce qu’elle est centrale dans la communication autour de l’acrylamide. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classe l’acrylamide en Groupe 2A — probablement cancérogène pour l’humain, sur la base de données suffisantes chez l’animal mais limitées chez l’humain. Cette classification est intermédiaire entre le Groupe 1 (cancérogènes humains avérés : tabac, amiante, alcool, viandes transformées) et le Groupe 2B (cancérogènes humains possibles, niveau d’évidence plus faible). Les études épidémiologiques humaines publiées depuis 2002 — dont plusieurs grandes méta-analyses en 2019 et après — n’ont pas mis en évidence d’association statistiquement significative entre la consommation d’aliments riches en acrylamide et le risque de cancer dans la population générale. Cancer Research UK, organisation britannique de référence sur la prévention du cancer, qualifie l’idée que « les aliments brûlés causent le cancer » de mythe en l’état actuel des connaissances. Ce qui ne signifie pas que l’acrylamide est sans risque — cela signifie que les preuves humaines disponibles ne permettent pas, à ce jour, de confirmer le risque que les études animales suggèrent.
Classé cancérogène probable chez l’animal, l’acrylamide n’a pas livré chez l’humain de preuves épidémiologiques aussi nettes. C’est cette zone grise que la recherche continue d’explorer.
Règlement européen 2017/2158 : ce que la loi impose aux industriels
Le règlement (UE) 2017/2158 de la Commission européenne, adopté le 20 novembre 2017 et entré en vigueur le 11 avril 2018, est l’instrument juridique principal qui encadre aujourd’hui la formation d’acrylamide dans les produits alimentaires industriels en Europe. Sa nature mérite d’être précisée, car elle est inhabituelle dans le droit alimentaire européen. Contrairement aux contaminants pour lesquels le droit fixe des teneurs maximales opposables (mycotoxines, métaux lourds, dioxines), le règlement 2017/2158 ne fixe pas de limite légale chiffrée au-dessus de laquelle un produit serait interdit à la commercialisation. Il impose à la place une démarche obligatoire de réduction, fondée sur quatre obligations principales pour les exploitants du secteur alimentaire.
La première obligation est de connaître le danger représenté par l’acrylamide et de comprendre les mécanismes chimiques de sa formation dans les produits concernés. La deuxième est d’appliquer les mesures d’atténuation pertinentes selon le type de produit fabriqué — choix variétal des pommes de terre (variétés à faible teneur en sucres réducteurs), contrôle des sucres réducteurs dans les matières premières, températures de friture maîtrisées (inférieures à 168 degrés Celsius pour les chips en production continue, sauf justification technique), tri colorimétrique automatisé pour éliminer les frites trop brunes, ajustement des temps de cuisson. La troisième est de procéder à un échantillonnage et à des analyses régulières des produits finis pour vérifier que les teneurs en acrylamide restent dans des plages acceptables (exception faite des très petits commerces de détail, qui sont dispensés de cette obligation). La quatrième est de tenir des registres documentant les mesures appliquées et les résultats des analyses, registres tenus à la disposition des autorités de contrôle.
Les niveaux de référence figurant à l’annexe IV du règlement servent d’indicateurs de performance. Un industriel dont les produits respectent le niveau de référence pour sa catégorie est présumé avoir correctement appliqué les mesures d’atténuation. Un industriel dont les produits dépassent régulièrement ce niveau est appelé à revoir ses procédés. Les niveaux sont révisés tous les trois ans pour tenir compte des progrès techniques accomplis par la filière. Une discussion européenne est en cours sur la possibilité de transformer ces niveaux de référence en teneurs maximales légalement opposables, ce qui constituerait un renforcement significatif du dispositif — mais cette évolution n’est pas encore actée à la date de mai 2026. La Commission européenne attend de disposer de données suffisamment robustes sur les performances atteignables par la filière avant d’imposer un cadre plus contraignant.
L’effet du règlement sur les teneurs effectives en acrylamide dans les produits du commerce français et européen est mesurable. Les bilans annuels publiés par l’EFSA depuis 2018 montrent une baisse progressive des teneurs moyennes dans plusieurs catégories de produits — frites surgelées, chips, biscuits, céréales du petit-déjeuner — sur la période 2018-2024. Les industriels ont massivement investi dans des dispositifs de contrôle (tri colorimétrique, ajustement des recettes, sélection variétale), répondant à la pression réglementaire mais aussi à la sensibilité croissante des consommateurs au sujet. Le café et les aliments destinés aux bébés sont les deux catégories qui ont connu les progrès les plus visibles, sous l’effet des seuils les plus stricts qui leur sont appliqués. Pour le consommateur français, cela signifie qu’un paquet de chips ou un sachet de frites achetés en supermarché en 2026 contient en moyenne moins d’acrylamide qu’un produit équivalent en 2015 — sans que cette amélioration ait fait l’objet de communications massives, le sujet restant techniquement peu accessible au grand public.
Les repères de cuisson qui marchent à la maison
L’industrie n’est qu’un côté de l’équation. La cuisine domestique reste, pour beaucoup de Français, le lieu principal de formation d’acrylamide — frites maison, pain grillé au petit-déjeuner, biscuits faits à la maison, café préparé chaque matin. Pour cette part de l’exposition, ce sont les gestes du cuisinier qui font la différence. L’ANSES et l’EFSA convergent sur un petit nombre de recommandations pratiques qui méritent d’être connues, parce qu’elles permettent de réduire significativement la formation d’acrylamide sans compromettre le plaisir de la cuisine.
La recommandation centrale est de viser une couleur dorée plutôt que brune. Au-dessus du doré, on entre dans le territoire de la sur-cuisson, où les teneurs en acrylamide augmentent rapidement. C’est vrai pour les frites (préférer les frites jaune-doré à uniformes plutôt que celles dont certaines extrémités sont noircies), pour le pain grillé (cuire jusqu’à coloration légère, pas jusqu’à teinte brun foncé), pour les biscuits maison (sortir du four dès que la surface est dorée), pour les rôtis. Les zones les plus brunies ou carbonisées doivent être retirées avant consommation — c’est là que se concentrent les plus fortes teneurs en acrylamide. La règle visuelle est simple : si la surface de l’aliment est plus foncée qu’une châtaigne mûre, elle est probablement trop cuite.
La deuxième recommandation concerne spécifiquement la conservation des pommes de terre. Le réfrigérateur, qui paraît intuitivement adapté à la conservation des fruits et légumes, est en réalité contre-productif pour les pommes de terre destinées à la friture ou à la cuisson à haute température. En dessous de 8 degrés Celsius, l’amidon de la pomme de terre se convertit progressivement en sucres réducteurs (glucose, fructose), précisément les précurseurs dont l’acrylamide a besoin pour se former. Une pomme de terre conservée plusieurs semaines au réfrigérateur peut contenir deux à trois fois plus de sucres réducteurs qu’une pomme de terre conservée dans une cave fraîche. Pour limiter cette transformation, l’EFSA recommande de stocker les pommes de terre dans un endroit frais, sombre, sec, et au-dessus de 6 degrés Celsius — une cave ou un placard non chauffé idéalement. Si les pommes de terre ont été conservées au froid, les laisser revenir à température ambiante quelques jours avant utilisation permet de réduire partiellement l’effet.
Le trempage des pommes de terre dans l’eau avant friture est une autre astuce documentée. Faire tremper les frites coupées pendant environ 30 minutes dans de l’eau froide avant la friture permet d’éliminer une partie des sucres réducteurs présents en surface et peut réduire la teneur finale en acrylamide jusqu’à 40 pour cent selon les études EFSA. Cette opération a aussi pour avantage d’améliorer le croustillant de la frite en réduisant l’amidon de surface. Pour le pain, le geste équivalent est de moduler le réglage du grille-pain : préférer une teinte claire à dorée, et ne jamais retourner une tranche dans le grille-pain pour intensifier le grillage — la cuisson supplémentaire augmente disproportionnellement la formation d’acrylamide. Pour le café, la torréfaction longue (foncée, italienne) produit moins d’acrylamide que la torréfaction claire (scandinave) — paradoxe qu’il faut connaître, puisque la torréfaction très longue dégrade partiellement l’acrylamide initialement formé en début de cuisson.
Enfin, et c’est peut-être la recommandation la plus importante en matière d’exposition globale, une alimentation diversifiée — riche en fruits et légumes frais ou cuits à température modérée, modérée en aliments frits ou cuits à haute température, équilibrée entre les différents groupes alimentaires — reste la première recommandation de l’ANSES en matière de prévention nutritionnelle. L’acrylamide n’est pas une raison de renoncer aux frites occasionnelles, au café du matin ou aux biscuits du goûter. Il est une raison de ne pas en faire la base de tous les repas, de moduler les modes de cuisson, et de viser ce que les autorités sanitaires appellent une cuisine maîtrisée — où l’on sait pourquoi on dore plutôt que pourquoi on brûle.
Cet article est fourni à titre informatif et ne remplace pas un avis médical individuel. Pour toute question relative à votre alimentation, à votre exposition à l’acrylamide ou à un autre contaminant alimentaire, ou pour des recommandations adaptées à votre situation personnelle (grossesse, allaitement, alimentation infantile, pathologies particulières), consultez votre médecin traitant ou un diététicien-nutritionniste. Les informations chiffrées présentées sont à jour à la date de publication (mai 2026) et reposent sur les données publiées par l’ANSES, l’EFSA et la Commission européenne.
Sources institutionnelles · ANSES — L’acrylamide dans les aliments + Étude de l’alimentation totale 2 (EAT2), mise à disposition des données, 2011 · ANSES — premiers résultats de l’EAT3 (février 2026) · EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) — Scientific Opinion on acrylamide in food, EFSA Journal 2015;13(6):4104 + page topique sur l’acrylamide · Règlement (UE) 2017/2158 de la Commission européenne du 20 novembre 2017 établissant des mesures d’atténuation et des niveaux de référence pour la réduction de la présence d’acrylamide dans les denrées alimentaires (EUR-Lex) · Commission européenne — Acrylamide food safety, page institutionnelle · IARC (Centre international de recherche sur le cancer / OMS) — Monographs, classification Groupe 2A.
Sources scientifiques · Tareke E, Rydberg P, Karlsson P, Eriksson S, Törnqvist M, « Analysis of Acrylamide, a Carcinogen Formed in Heated Foodstuffs », Journal of Agricultural and Food Chemistry, 2002, 50(17), 4998-5006 (DOI : 10.1021/jf020302f) · Maillard L-C, « Action des acides aminés sur les sucres ; formation de mélanoïdines par voie méthodique », Comptes Rendus de l’Académie des Sciences, 1912, 154, 66-68 · Hodge J. E., « Dehydrated Foods: Chemistry of Browning Reactions in Model Systems », Journal of Agricultural and Food Chemistry, 1953, 1(15), 928-943 · Livsmedelsverket (Office national suédois de l’alimentation) — communiqués 2002.
Sources réglementaires et industrielles · FoodDrinkEurope — Acrylamide Toolbox, guide pratique pour les industriels · Cancer Research UK — Mythes sur le cancer : les aliments brûlés · Food Standards Agency (Royaume-Uni) — guidance acrylamide · Que Choisir, Le Monde, Actu-Environnement — couverture presse des résultats EAT3 (février 2026).


