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N° 050 · Santé

Le sommeil français, ou pourquoi on se couche tard depuis quand

Une chambre française vers 23 heures. C’est en moyenne onze minutes plus tard que les Français se couchent vraiment. Les Français se couchent à 23 h 11 en…

Une chambre française à 23h30, lit défait, lampe de chevet allumée
Une chambre française vers 23 heures. C’est en moyenne onze minutes plus tard que les Français se couchent vraiment.

Les Français se couchent à 23 h 11 en moyenne, en semaine. C’est ce qu’indique la dernière enquête de l’Institut National du Sommeil et de la Vigilance, menée en partenariat avec la Fondation VINCI Autoroutes en mars 2025. Trente minutes plus tard que les Allemands. Près d’une heure plus tard que les Néerlandais. À peu près au même horaire que les Italiens, et toujours plus tôt que les Espagnols, qui se couchent à minuit. Ce chiffre, en apparence anecdotique, est le point d’entrée d’une enquête qui dépasse largement la médecine du sommeil. Il dit quelque chose de la société française, de ses rituels, et de ce qu’elle a perdu en cinquante ans.

Sur la même période, le temps de sommeil moyen des adultes français a diminué d’environ une heure et demie. En 1942, selon les enquêtes de l’IFOP, moins de 8 % des Français dormaient six heures ou moins par nuit. Aujourd’hui, c’est 21,5 % d’entre eux. La même proportion déclare souffrir d’au moins une plainte d’insomnie clinique — non plus une difficulté passagère, mais une plainte récurrente sur trois mois ou plus. Le sommeil français s’est rétréci, et il s’est dégradé. Mais le récit habituel — celui des matelas connectés, des compléments alimentaires, des applications de méditation — passe à côté du fait essentiel : ce n’est pas la qualité du sommeil français qui pose problème en premier lieu, c’est son horaire.

La France ne dort pas mal. Elle dort tard. Et cette habitude n’a rien de naturel. Elle est l’héritage d’un siècle d’urbanisation, d’industrialisation et de transformation des rythmes domestiques. Elle est entretenue par l’écran, par le travail, par le dîner familial. Elle a un coût économique et sanitaire mesurable, qu’une étude européenne récente chiffre à plus de 68 milliards d’euros par an pour la France. Et elle est, contrairement à ce qu’on entend dire, modifiable — à condition de regarder ses racines.

Cet article ne donne pas de conseils pour mieux dormir. Il raconte pourquoi les Français se couchent tard, depuis quand, et ce que cela coûte. Il propose une lecture sociologique d’un phénomène que la médecine du sommeil traite presque seulement à l’échelle individuelle.

— une enquête sur le sommeil français —

Le sommeil français, ou pourquoi on se couche tard depuis quand

La France se couche tard, et cela se mesure

Les chiffres viennent de plusieurs sources qui convergent. Santé publique France a publié en décembre 2025 son baromètre annuel sur le sommeil, fondé sur un échantillon représentatif de plus de 14 000 adultes. L’Institut National du Sommeil et de la Vigilance produit chaque mois de mars, à l’occasion de la Journée du Sommeil, une enquête menée par OpinionWay sur près de 2 000 personnes. L’INED, l’Institut national d’études démographiques, exploite régulièrement les enquêtes Emploi du Temps de l’INSEE qui mesurent, par carnet rempli minute par minute, ce que font les Français de leur journée. À ces sources françaises s’ajoutent les comparaisons internationales de l’OECD, qui produit depuis 2009 un classement des durées de sommeil par pays sur la base de méthodologies harmonisées.

L’image qui ressort est cohérente. Les Français dorment, en semaine, sept heures et quatre minutes en moyenne. Ils dorment sept heures et trente-huit minutes le week-end — une différence de trente-quatre minutes qui correspond à ce que les chronobiologistes appellent le jetlag social, c’est-à-dire le décalage entre l’horaire biologique préféré du corps et l’horaire imposé par la vie sociale. Une partie significative de la population présente un jetlag social supérieur à deux heures : 10,6 % chez les actifs selon une étude conduite en 2024 sur 20 549 abonnés autoroutiers, et plus de 60 % chez les adolescents et jeunes adultes.

— le sommeil français en chiffres —
— heure du coucher —
23 h 11

Médiane française en semaine, INSV/OpinionWay 2025. Trente minutes après l’Allemagne.

— durée semaine —
7 h 04

21,5 % des adultes dorment six heures ou moins par nuit en semaine.

— en 50 ans —
−1 h 30

Le temps de sommeil moyen a reculé de 90 minutes depuis 1975, selon Santé publique France.

Ces données nationales cachent une géographie. Les Bretons et les habitants des Pays de la Loire dorment davantage — 7 heures 38 minutes en moyenne — que les Franciliens, qui culminent à 7 heures 28 minutes, et que les habitants des départements d’outre-mer, où la moyenne tombe à 7 heures 19 minutes en Guadeloupe. L’écart entre l’ouest paisible et les zones urbaines denses est faible mais récurrent dans toutes les enquêtes depuis 2017. Il dit quelque chose de l’effet du logement, du temps de transport et de l’environnement sonore sur la durée du repos.

Carte de France des durées moyennes de sommeil par région
Durées moyennes de sommeil par région française. L’ouest dort mieux ; les zones urbaines denses, moins. Source : Santé publique France, 2024.

La comparaison européenne est plus parlante encore. L’OECD, dans son rapport Time Use de 2024, place la France parmi les pays qui dorment le moins en Europe occidentale, devant le Royaume-Uni et la Suède, mais derrière l’Allemagne (8 heures 18 minutes en moyenne), l’Espagne (8 heures 36 minutes, mais avec une sieste fréquente) et le Portugal. Le mythe d’une France de cigales qui dort peu n’est donc pas tout à fait faux. Ce qui est faux, c’est l’idée que cette spécificité serait ancienne. Elle ne l’est pas. Elle est une construction sociale du dernier demi-siècle.

L’invention du repas du soir à 20 h

Pour comprendre l’horaire de coucher français, il faut commencer par celui du dîner. Le mot lui-même a glissé. Sous l’Ancien Régime, on dînait à midi et on soupait le soir, autour de 21 heures. Le souper était souvent léger : un bouillon, du pain, parfois un fruit. Le dîner de midi était le repas principal. Cette organisation est encore celle de la campagne française des années 1950, et c’est elle qui survit dans l’expression « dîner à midi » que certains paysans emploient encore.

Le glissement du dîner vers le soir date du tout début du XIXe siècle, et il a un acteur involontaire : l’Assemblée constituante. Grimod de la Reynière, gastronome parisien et chroniqueur du Journal des Gourmands, écrit en 1806 une phrase souvent citée par les historiens de l’alimentation : « Depuis qu’on dîne à Paris à huit heures du soir, on n’y soupe plus. » La raison, qu’il donne lui-même, est éminemment politique : les députés sortaient des séances vers cinq heures de l’après-midi, et l’horaire de leur dîner s’est progressivement décalé vers vingt heures pour accommoder leur agenda. Par mimétisme social, la bourgeoisie parisienne a adopté ce nouvel horaire. La province a suivi avec un demi-siècle de décalage.

Le second mouvement vient de l’industrialisation. À partir des années 1850, l’éloignement entre le domicile et le lieu de travail transforme la structure des repas. Le déjeuner de midi devient un repas court, pris à la cantine de l’usine, sur le pouce dans un troquet, ou dans une gamelle apportée de la maison. Anne Lhuissier, dans ses travaux sur l’alimentation ouvrière publiés par l’École des Hautes Études en Histoire de l’Europe, montre comment ce déplacement du repas principal vers le soir n’a pas concerné que les élites parisiennes : il a traversé toute la société française entre 1850 et 1914. L’urbanisation haussmannienne, l’extension des banlieues, l’allongement des trajets domicile-travail ont fait du dîner le seul vrai repas familial. Donc le seul moment où l’on tenait à se réunir. Donc le moment qu’on protégeait, qu’on étirait, qu’on installait dans la durée.

Le troisième mouvement est plus récent. Entre 1960 et 1985, la télévision conquiert le foyer français. L’INED a comparé les enquêtes Emploi du Temps de 1985 et de 2009 et trouvé un résultat instructif : le temps consacré au sommeil par les Français est resté presque identique entre les deux dates — environ huit heures et quarante minutes médian. Mais l’heure à laquelle ce sommeil démarre, elle, a reculé d’environ une demi-heure. La cause principale, identifiée par les démographes, est la télévision en soirée. Entre vingt heures et minuit, en 1985, 58 % des Français regardaient un programme. En 2009, ils étaient 71 %. La soirée s’est étirée, et l’heure du coucher a suivi.

Depuis qu’on dîne à Paris à huit heures du soir, on n’y soupe plus.
— Grimod de la Reynière, 1806

Travail, écrans, transports : la fatigue cumulée

Si le coucher français est devenu tardif par construction historique, il a été aggravé, dans les dernières décennies, par trois forces qui se combinent : le travail, les écrans, et les transports. Aucune d’elles, prise séparément, n’expliquerait l’ampleur de la dette de sommeil française. Toutes les trois ensemble produisent un cumul que les chercheurs ont baptisé la fatigue partagée.

Le travail d’abord. La France compte, selon l’INRS, entre 15 et 20 % d’actifs en horaires décalés — travail posté, nuit, travail le week-end. Cette population a, à structure égale, une dette de sommeil supérieure de cinquante minutes par nuit à celle des actifs en horaires standards. Ce sont les caissières, les conducteurs, les soignants, les ouvriers de la chaîne automobile, les employés d’hôtellerie, les agents de sécurité. Une partie d’entre eux a explicitement choisi ces horaires pour des raisons familiales ou financières. Une autre les subit. Pour tous, l’horloge interne ne s’ajuste jamais complètement aux contraintes externes.

Les écrans ensuite. La littérature scientifique sur le rôle de la lumière bleue émise par les écrans LED dans la suppression de la sécrétion de mélatonine — l’hormone du sommeil — est désormais abondante et convergente. La présence d’un écran allumé dans la chambre, ou regardé moins d’une heure avant le coucher, est associée à un endormissement retardé d’environ trente minutes en moyenne. Une étude française conduite pendant le premier confinement, en avril 2020, a quantifié ces effets sur 1 005 adultes : 47 % rapportaient une dégradation de leur sommeil ; le facteur de risque le plus fort, identifié par régression multivariée, était l’usage d’écrans en soirée, suivi de l’absence d’exposition à la lumière du jour.

Les transports enfin. L’Île-de-France concentre les temps de trajet domicile-travail les plus longs d’Europe pour une métropole de cette taille : médiane d’une heure quinze par jour, et jusqu’à deux heures pour les habitants des banlieues les plus éloignées. Ce temps est pris sur le sommeil. Les Franciliens sont les Français qui dorment le moins — 7 heures 28 minutes en moyenne, soit dix minutes de moins que les Bretons, et près de vingt minutes de moins que les actifs des villes moyennes.

Le télétravail n’a pas inversé la tendance

Beaucoup espéraient que la généralisation partielle du télétravail à partir de 2020 corrigerait au moins partiellement cette dette. Les enquêtes successives de la DARES, ministère du Travail, montrent qu’il n’en est rien. Pendant le premier confinement, en avril 2020, 74 % des adultes français rapportaient au moins un trouble du sommeil, contre 49 % en 2017. Cinq ans après la pandémie, les chiffres se sont en partie normalisés, mais le coucher tardif et la dette de sommeil restent supérieurs aux niveaux pré-COVID. La durée moyenne de sommeil le week-end était de 8 heures 14 minutes en 2019. Elle est de 7 heures 38 minutes en 2025. Le télétravail a apporté de la flexibilité aux horaires, mais il a aussi étiré la journée — durée de travail allongée, frontière domicile-bureau effacée, multiplication des notifications nocturnes. Le résultat net est mitigé, et plutôt défavorable pour le sommeil.

Famille française à table le soir, années 1960, télévision allumée en arrière-plan
Un dîner familial français vers 1965. La télévision en soirée a repoussé l’heure du coucher d’environ trente minutes en quarante ans.

Adolescents, cadres, parents : trois chronotypes, trois fatigues

La fatigue française n’est pas distribuée également. Elle touche trois populations de manière différente, selon des mécanismes que la chronobiologie a identifiés assez précisément. Comprendre ces trois fatigues, c’est sortir de la prescription universelle — « dormez huit heures, couchez-vous tôt » — qui a peu de sens quand les contraintes biologiques et sociales diffèrent autant entre un adolescent de seize ans et un cadre de quarante-cinq ans.

Les adolescents : un retard de phase biologique

Le chronobiologiste allemand Till Roenneberg a publié en 2004, dans la revue Current Biology, un article qui a marqué le champ : « A marker for the end of adolescence ». Il y montre que le chronotype humain — c’est-à-dire la préférence biologique pour s’endormir tôt ou tard — se décale progressivement vers le tard pendant l’adolescence, atteint un pic de vespéralité autour de vingt ans, puis revient progressivement à la normale jusqu’à la maturité. Cette donnée biologique entre en collision frontale avec les horaires scolaires français, où le collège et le lycée commencent autour de huit heures. Un adolescent dont l’horloge interne réclame un endormissement à minuit et un réveil à neuf heures se voit imposer un coucher à vingt-trois heures et un réveil à six heures et demie. La dette est mécanique.

Une étude française publiée en 2019, portant sur 1 036 adolescents âgés de 12 à 20 ans, a quantifié les conséquences : 54,9 % des participants présentaient des scores indiquant une insomnie clinique, mais seulement 27,4 % se déclaraient eux-mêmes insomniaques. L’entrée au lycée, vers quinze ans, est un point de bascule documenté : la durée moyenne de sommeil chute alors d’environ quarante minutes en quelques mois. Au Réseau Morphée, qui suit en consultation les adolescents souffrant de troubles du sommeil, on estime que 7 % de la classe d’âge présente un syndrome de retard de phase à un niveau pathologique — c’est-à-dire un décalage circadien suffisamment marqué pour empêcher tout fonctionnement scolaire normal.

Un adolescent endormi en cours dans un lycée français
Un cours de lycée à 9 heures du matin. La majorité des adolescents français n’a pas leur quota de sommeil.

Les cadres : le sommeil le plus restreint, le rattrapage le plus marqué

L’INED a publié en 2023 une étude qui croisait durée de sommeil et catégorie socioprofessionnelle. Le résultat est contre-intuitif : ce sont les cadres et professions intellectuelles qui dorment le moins en semaine, avec 7 heures 45 minutes en moyenne, contre 8 heures 11 minutes pour les non-actifs et plus de huit heures et demie pour les agriculteurs. Cette différence reflète une charge mentale et un volume de travail concentrés sur la semaine. Le week-end, en revanche, les cadres récupèrent davantage que les autres catégories — 8 heures 30 environ — ce qui produit un jetlag social marqué de 45 minutes en moyenne.

Ce profil — peu dormir en semaine, beaucoup dormir le week-end — est statistiquement associé à une hausse du risque cardiovasculaire à long terme. Les études de cohorte conduites en Allemagne et au Royaume-Uni depuis les années 2000 montrent que la régularité du sommeil pèse davantage que la durée absolue. Un cadre qui dort sept heures chaque nuit, à horaire régulier, présente un meilleur profil de santé qu’un cadre qui alterne six heures en semaine et neuf heures le week-end. C’est une donnée que les programmes de prévention en entreprise commencent à intégrer.

Les parents : un coût asymétrique pour les femmes

La présence d’enfants dans le foyer modifie sensiblement le sommeil des adultes, et cette modification n’est pas neutre selon le genre. L’INED, dans la même étude de 2023, observe que la naissance d’un enfant réduit le temps de sommeil de la mère d’environ 50 minutes par nuit pendant les deux premières années, contre 15 minutes pour le père. Cette asymétrie s’atténue progressivement, mais elle ne disparaît jamais complètement. À tous les âges de la parentalité, les femmes dorment en moyenne moins que leurs conjoints, et leur sommeil est plus fragmenté. Les enquêtes de Santé publique France confirment ce pattern : les plaintes d’insomnie sont systématiquement plus fréquentes chez les mères que chez les pères, à âge et catégorie sociale équivalents.

Une dernière donnée éclaire la question. C’est chez les femmes de soixante-dix à soixante-dix-neuf ans que les plaintes d’insomnie sont les plus élevées en France : 43,4 % d’entre elles déclarent souffrir d’une insomnie clinique au sens des critères diagnostiques internationaux. À titre de comparaison, ce taux est de 31 % chez les hommes du même âge. Cette différence n’est pas spécifiquement française — elle est observée dans la plupart des pays développés — mais son ampleur en France interroge.

Un adolescent qui se couche à vingt-trois heures n’est pas désobéissant. Il est biologiquement programmé pour cela.

La société qui dort six heures

La dette de sommeil française n’est pas seulement un sujet médical. C’est un fait économique de premier ordre, mesuré par plusieurs grandes études comparatives. Le rapport Why Sleep Matters publié en 2017 par RAND Europe, qui faisait autorité, estimait la perte annuelle de PIB liée au manque de sommeil à 1,3 % en France, soit environ trente-six milliards d’euros à l’époque. Une actualisation de 2023, élargie aux conséquences sur la santé mentale et l’absentéisme, porte cette estimation à 1,23 % du PIB pour la seule insomnie chronique. Une étude européenne de 2026 publiée dans la revue Sleep Medicine Reviews chiffre l’ensemble des coûts liés aux troubles du sommeil en France à 68 milliards d’euros par an, en incluant les soins médicaux, les médicaments, les arrêts de travail et la perte de productivité.

Ces chiffres ne sont pas anodins. Soixante-huit milliards d’euros représentent plus du budget annuel de l’Éducation nationale. C’est l’ordre de grandeur du déficit budgétaire d’un État. Et c’est très probablement une sous-estimation, parce que les chercheurs reconnaissent que les effets de long terme sur la santé — Alzheimer, diabète de type 2, maladies cardiovasculaires — sont difficiles à imputer précisément à la dette de sommeil dans les statistiques.

L’autre coût, mesurable plus directement, est celui de la sécurité routière. L’Observatoire National Interministériel de la Sécurité Routière, dans son bilan définitif 2024, identifie la somnolence ou la fatigue comme facteur présumé dans 4 % des accidents mortels tous réseaux confondus, et dans 8 % des accidents mortels sur autoroute. Ces chiffres sont presque certainement sous-estimés, parce que la somnolence est, contrairement à l’alcool, indétectable post-mortem : on ne peut la déduire que des témoignages de témoins ou de l’analyse de la trajectoire. Une enquête OpinionWay menée pour Optic 2000 en 2019 montre que 45 % des conducteurs français déclarent avoir déjà somnolé au volant — un chiffre qui, lui, est probablement plus fiable parce qu’il provient des conducteurs eux-mêmes.

Au-delà des accidents, la dette de sommeil agit en arrière-plan sur la santé publique de manière diffuse. Matthew Walker, dans son ouvrage Why We Sleep publié en 2017, résume vingt-cinq ans de littérature scientifique en quelques lignes que les éditeurs ont jugées suffisamment frappantes pour les imprimer en couverture : « Two-thirds of adults across developed countries fail to obtain the eight hours of nightly sleep recommended by the World Health Organization. » Deux tiers. Le sommeil court — moins de sept heures par nuit régulièrement — est aujourd’hui un facteur de risque comparable à l’inactivité physique pour le développement de maladies chroniques. Il a longtemps été considéré comme un trait de caractère, voire un badge d’honneur. Il commence à peine à être traité comme un problème de santé publique.

Le sommeil court n’est pas un badge d’honneur. C’est le premier facteur de risque qu’on s’obstine à ignorer.

L’industrie du sommeil, ou la fatigue devenue marché

Une conséquence prévisible de la dette de sommeil française est l’apparition d’une industrie qui prospère sur elle. Le marché du matelas en France pèse aujourd’hui environ 2,5 milliards d’euros par an, selon les estimations du cabinet Businesscoot. Une part croissante de ce marché est captée par des marques nées sur Internet — Emma, Tediber, Hypnia, Eve — qui ont introduit le concept du matelas en boîte livré sous quarante-huit heures, accompagné d’un argumentaire santé. La période d’essai gratuite, généralement de cent nuits, a transformé l’acte d’achat en expérience de bien-être à domicile. Le cycle de remplacement des matelas, qui était de quatorze ans en 2010, est tombé à dix ans en 2024, et ces marques poussent activement à le raccourcir encore.

Le marché des objets connectés liés au sommeil suit la même trajectoire. Selon Deep Market Insights, le segment des dispositifs technologiques de sommeil en France représentait 771 millions de dollars en 2024, avec une projection à 4,2 milliards en 2033 — une croissance annuelle composée de 21,2 %. Les wearables spécifiquement orientés sommeil, montres et bagues confondues, représentent 456 millions de dollars supplémentaires en 2023. Les applications de suivi du sommeil — Sleep Cycle, Pillow, Sleep Score — totalisent plusieurs millions de téléchargements en France.

L’observation économique la plus frappante est la suivante. Sur les cinq dernières années, le marché des produits liés au sommeil en France a crû d’environ 8 % par an. Sur la même période, la durée moyenne de sommeil des Français a continué à baisser. Le marché ne résout pas le problème qu’il prétend traiter. Il l’accompagne, et il le monétise. Cette dissociation n’a rien d’unique au sommeil — elle se retrouve dans la nutrition, dans la santé mentale, dans le bien-être au travail. Mais elle est particulièrement visible dans le cas du sommeil parce que les solutions techniques mises en marché — matelas, oreillers connectés, applications — touchent rarement aux causes structurelles : horaires sociaux, charge mentale, exposition à la lumière naturelle.

Showroom de matelas contemporain en France
Un showroom de matelas pure player. Le marché du sommeil pèse aujourd’hui 2,5 milliards d’euros en France — sans avoir résolu le problème.

Une comparaison internationale éclaire ce point. Au Royaume-Uni, les autorités sanitaires ont publié à partir de 2018 des recommandations explicites sur la régularité des horaires de coucher, ciblant en priorité les adolescents et les travailleurs en horaires décalés. Aux Pays-Bas, plusieurs municipalités expérimentent depuis 2022 des cours décalés à 9 heures dans les collèges et lycées. En Finlande, le ministère de l’Éducation a financé en 2024 une étude pilote sur les effets d’un décalage des cours à 8 heures 30. En France, la première expérience randomisée du même type a été conduite en 2024 dans un internat d’Île-de-France — sur volontariat, sans soutien institutionnel particulier. Le résultat — vingt-deux minutes de sommeil gagnées sans retard d’endormissement — n’a pas, à ce jour, modifié la politique scolaire nationale.

Ce que la France pourrait faire de ses matins

Le sommeil français n’est pas un problème médical. C’est un récit national qui s’écrit depuis deux siècles. Depuis que les députés de la Constituante ont repoussé l’heure du dîner. Depuis que l’industrialisation a séparé le domicile du travail. Depuis que la télévision a conquis la soirée. Depuis que les écrans ont gagné la chambre. Chacune de ces transformations a déplacé légèrement le centre de gravité de la journée vers le soir, et chacune a entraîné, par effet de cliquet, un coucher plus tardif. Il n’y a rien d’individuel dans cette dérive. Elle est collective, sédimentée, héritée.

Le Français se couche tard non par vice mais par fidélité à une organisation sociale où la soirée est le seul vrai moment pour soi, pour les siens, pour la table. Le problème n’est pas cette fidélité. Le problème est que les matins, eux, n’ont pas suivi. L’école commence toujours à huit heures. Le bureau ouvre toujours à neuf. Les transports en commun, à l’heure de pointe, sont saturés à sept heures et demie. La France a décalé son soir d’environ une heure et demie en cinquante ans, sans décaler son matin d’une seule minute. C’est ce décalage — ce jetlag social permanent — qui transforme un dîner tardif en une perte de sommeil chronique.

Les pistes existent. Décaler les horaires scolaires des collégiens et lycéens, comme l’ont fait Seattle en 2017 et plusieurs villes néerlandaises depuis. Réduire la lumière bleue des écrans en soirée par défaut, comme certains systèmes d’exploitation l’ont déjà fait. Encourager la sieste courte au travail, comme certaines entreprises japonaises et scandinaves le pratiquent. Surtout, sortir de la prescription individuelle — « dormez mieux » — pour entrer dans la politique publique du temps. Le sommeil est l’un des rares grands déterminants de santé qui résiste aussi obstinément à la médecine et qui répondrait, lui, à une réforme de l’horaire collectif.

On ne changera pas le sommeil des Français en leur vendant des matelas connectés. On le changera en leur rendant leur matin.

Cet article ne remplace pas un avis médical individuel. Si vous souffrez de troubles du sommeil persistants — endormissements difficiles, réveils nocturnes répétés, somnolence diurne marquée — consultez votre médecin traitant ou un centre du sommeil référencé par la Société Française de Recherche et Médecine du Sommeil (SFRMS).

— sources et références —

Sources institutionnelles françaises · Santé publique France — Baromètre santé sommeil 2024 (décembre 2025) · INSV/Fondation VINCI Autoroutes — Enquête Journée du Sommeil 2025 (OpinionWay) · INED — Le temps consacré au sommeil diffère selon le milieu social et le nombre d’enfants (2023) · DARES — Enquête TraCov sur le télétravail (2022) · ONISR — Bilan définitif de l’accidentalité routière 2024 · BEH — D. Léger et al., Le temps de sommeil, la dette de sommeil, la restriction de sommeil et l’insomnie chronique des 18-75 ans (n° 8-9, 2019).

Sources scientifiques et académiques · Roenneberg T. et al., A marker for the end of adolescence, Current Biology, 2004 · Till Roenneberg, Internal Time, Harvard University Press, 2012 · Matthew Walker, Why We Sleep, Scribner, 2017 · RAND Europe / Marco Hafner et al., Why Sleep Matters — The Economic Costs of Insufficient Sleep, 2017, actualisation 2023 · Epidemiology and Economic Burden of Sleep Disorders in Europe, PMC, 2026 · Sleep in Seattle / Later School Start Times, Science Advances, 2018.

Sources historiques et culturelles · Grimod de la Reynière, Journal des Gourmands et des Belles, 1806 · Anne Lhuissier, Manger au travail au XIXe siècle, EHNE · Jean-Paul Aron, Le Mangeur du XIXe siècle, Robert Laffont, 1973 · Musée des Arts Décoratifs de Bordeaux — exposition L’heure du souper.