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N° 169 · Foyer

La maison à 19°C, ou la température comme compromis social

19 degrés : un seuil inscrit dans le Code de l’énergie depuis 1979, jamais sanctionné, devenu une convention culturelle française sans avoir jamais été démontré comme physiologiquement optimal.…

Thermostat domestique réglé à 19 degrés sur un mur d'intérieur français, lumière hivernale
19 degrés : un seuil inscrit dans le Code de l’énergie depuis 1979, jamais sanctionné, devenu une convention culturelle française sans avoir jamais été démontré comme physiologiquement optimal.

Le 3 décembre 1974, un peu plus d’un an après le premier choc pétrolier, le gouvernement français signait un décret peu commenté qui allait pourtant fixer pour cinquante ans la frontière thermique du logement national. Le décret n°74-1025 limitait à 20 degrés Celsius en moyenne la température de chauffage des locaux à usage d’habitation, des bureaux et des locaux d’enseignement — première intrusion réglementaire de l’État dans l’épaisseur du mur domestique. Cinq ans plus tard, le décret n°79-907 du 22 octobre 1979 abaissait ce seuil à 19 degrés. Cette norme n’a jamais été abrogée. Codifiée en 2015 à l’article R241-26 du Code de l’énergie, elle constitue aujourd’hui encore l’obligation légale qui s’applique à tous les logements de France — sans qu’aucune police de la température ne soit jamais venue la vérifier chez personne.

Le 19 degrés français n’a pas été pensé comme un seuil de confort. Il a été calculé comme un compromis entre la dépendance énergétique du pays au pétrole importé, l’inconfort acceptable et la capacité de l’État à imposer une norme nationale sans contrôler son application. La crise pétrolière qui suivit la guerre du Kippour en octobre 1973 — quadruplement du prix du baril en quelques mois — avait révélé l’extrême fragilité du système énergétique français, alors massivement dépendant du fioul domestique pour le chauffage résidentiel. Le plan Messmer engagea la construction des réacteurs nucléaires, mais cette transformation industrielle prenait dix à quinze ans. Dans l’intervalle, il fallait économiser tout de suite. La loi du 29 octobre 1974 sur les économies d’énergie, suivie du décret du 3 décembre 1974, fit du thermostat domestique un instrument de politique énergétique au même titre que le réacteur de Fessenheim. Cinquante ans plus tard, le réacteur fonctionne encore — et le seuil de 19 degrés aussi.

Le plan de sobriété énergétique annoncé en octobre 2022, après l’invasion russe de l’Ukraine et la flambée des prix du gaz, a remis cette norme au centre du débat. Bruno Le Maire et Élisabeth Borne sont apparus en col roulé pour signifier que l’État donnait l’exemple. Pendant quelques semaines, le pays s’est souvenu qu’une règle vieille de cinquante ans existait dans son droit. Puis l’hiver est passé, et la règle est redevenue ce qu’elle avait toujours été : une recommandation sans contrainte effective, citée dans les guides ADEME, jamais appliquée par sanction. Le 19 degrés tient parce qu’il est devenu autre chose qu’une norme : il est devenu une convention culturelle, intégrée aux factures, aux choix de chaudière, aux travaux d’isolation, à la valeur immobilière des logements depuis l’instauration du DPE opposable en 2021.

Cet article retrace l’histoire de ce seuil et ce qu’il dit aujourd’hui de la France du logement. Pourquoi 19 degrés. Comment cette norme s’est articulée avec l’évolution du budget énergie des ménages — passé d’une part résiduelle dans les années 1970 à plus de 2 000 euros par an en moyenne en 2024. Comment elle révèle des géographies thermiques très inégales : maisons rurales de 116 mètres carrés mal isolées contre appartements urbains de 63 mètres carrés mitoyens, Bretagne contre Provence, classe énergétique A contre G. Comment, depuis la loi Climat et Résilience du 22 août 2021 et la refonte du DPE de 2021, la note thermique d’un logement est devenue un fait juridique aussi important que sa superficie. Et pourquoi, à l’horizon 2050, ce ne sera peut-être plus le froid d’hiver qui définira le confort thermique français — mais la chaleur d’été, contre laquelle aucune réglementation n’existe encore.

— enquête logement et énergie —

La maison à 19°C, ou la température comme compromis social

Pourquoi 19°C est devenu une frontière

L’histoire du 19 degrés français commence avec le pétrole. En octobre 1973, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole impose un embargo aux États soutenant Israël pendant la guerre du Kippour. Le prix du baril, qui s’établissait à environ 3 dollars au début de l’année 1973, atteint 12 dollars en mars 1974. Pour la France, dont près de 65 pour cent du parc résidentiel est alors chauffé au fioul ou par chaudière à charbon, ce quadruplement représente une crise sociale immédiate — les ménages les plus modestes voient leur facture annuelle multipliée. Le gouvernement de Pierre Messmer, puis celui de Jacques Chirac, doivent agir vite. La loi n°74-908 du 29 octobre 1974 relative aux économies d’énergie habilite l’exécutif à prendre par décret toute mesure de limitation des consommations. Le décret d’application est signé un mois plus tard.

Le décret n°74-1025 du 3 décembre 1974 — visible aujourd’hui sur Légifrance — fixe pour la première fois, en droit français, une limite supérieure à la température de chauffage des locaux. Pour les locaux d’habitation, les bureaux et les locaux d’enseignement, la température moyenne ne doit pas dépasser 20 degrés Celsius. Cinq ans plus tard, le décret n°79-907 du 22 octobre 1979 abaisse ce seuil à 19 degrés. La logique reste la même : préserver les ressources énergétiques nationales, réduire les importations de pétrole, accompagner le programme nucléaire en cours de construction. Le 19 degrés n’a jamais été issu d’une étude médicale, d’un consensus de l’OMS ou d’une recommandation de l’ASHRAE. Il est sorti d’un calcul politique entre ce que l’État pouvait imposer sans déclencher de révolte sociale et ce qu’il fallait économiser pour ne pas dépendre davantage du Moyen-Orient.

La norme est aujourd’hui codifiée à l’article R241-26 du Code de l’énergie, qui dispose que « dans les locaux à usage d’habitation, d’enseignement, de bureaux ou recevant du public, et dans tous autres locaux à l’exception de ceux où sont exercées des activités particulières explicitement définies, les limites supérieures de température de chauffage sont, en moyenne, fixées à 19°C pour l’ensemble des pièces ». L’article R241-27 complète : en cas d’inoccupation comprise entre 24 et 48 heures, la température maximale est ramenée à 16 degrés ; au-delà de 48 heures, elle est ramenée à 8 degrés. Pour les logements construits après 2001, le Code de la construction (article R171-11) fixe à l’inverse une température minimale de 18 degrés au centre de chaque pièce — exigence de décence aujourd’hui largement utilisée dans les contentieux locatifs sur les logements insuffisamment chauffés.

L’article R241-29-1 du Code de l’énergie prévoit une sanction : une contravention de cinquième classe, soit 1 500 euros d’amende, en cas de non-respect des limites supérieures. Cette sanction n’a, à la connaissance des juristes interrogés par la presse depuis quinze ans, jamais été appliquée à un particulier. Il n’existe pas de police thermique, pas de contrôle systématique, pas de procédure de relevé qui permettrait de constater l’infraction. La norme s’applique aux gestionnaires d’immeubles collectifs et aux établissements recevant du public ; pour le foyer individuel, elle reste théorique. Des exceptions ont par ailleurs été introduites dès l’arrêté du 25 juillet 1977 : les hôpitaux, les crèches, les maisons de retraite et les logements occupés par des personnes âgées ou des enfants en bas âge peuvent être chauffés jusqu’à 22 degrés sans contrevenir à la règle.

Le chauffage comme budget et comme statut

Le 19 degrés serait une abstraction administrative s’il n’était pas, simultanément, un fait économique massif. La facture moyenne d’énergie d’un logement français en 2024 s’établit à 2 071 euros par an selon les chiffres du Service des données et études statistiques (SDES) publiés en janvier 2026 — un niveau historique. Cette facture moyenne se décompose en environ 1 141 euros d’électricité, 410 euros de gaz, 163 euros de produits pétroliers, 80 euros de bois et 57 euros de chaleur réseau. Elle a augmenté de 450 euros en cinq ans, soit 28 pour cent depuis 2019 — la conjonction du choc gazier de 2022, de l’indisponibilité partielle du parc nucléaire la même année et de la sortie progressive du bouclier tarifaire entre 2023 et 2025. Pour les ménages qui consomment plus que la moyenne — logement mal isolé, surface importante, chauffage au fioul — la facture peut dépasser 4 000 euros par an.

La part de l’énergie dans le budget des ménages s’établit à 9,4 pour cent en 2023 selon le SDES, contre un pic historique de 11,9 pour cent en 1985 et un creux à 6,8 pour cent en 1999. Cette moyenne masque des écarts considérables : pour les ménages du premier décile (les 10 pour cent les plus modestes), la part atteint 12 à 15 pour cent. C’est précisément cette ligne qui définit, dans la statistique française, la précarité énergétique. L’Observatoire national de la précarité énergétique, créé par la loi Grenelle II du 12 juillet 2010, mesure le phénomène à travers plusieurs indicateurs. Le plus utilisé — taux d’effort énergétique supérieur à 8 pour cent du revenu, parmi les trois premiers déciles — recensait 3,1 millions de ménages français en 2023, soit 10,1 pour cent du parc résidentiel.

Le baromètre annuel du Médiateur national de l’énergie publié en octobre 2025 livre un chiffre qui dépasse cet indicateur strict : 35 pour cent des Français déclarent avoir eu froid dans leur logement pendant l’hiver 2024-2025, contre 18 pour cent en 2018. La proportion a doublé en six ans. Parmi les bénéficiaires du chèque énergie — dispositif d’aide aux ménages modestes mis en place par la loi de transition énergétique de 2015 — la proportion atteint 59 pour cent. Le nombre de ménages déclarant des difficultés à payer leurs factures d’énergie s’établit à 36 pour cent en 2025, contre 28 pour cent l’année précédente. Les coupures et réductions de puissance pour impayés ont concerné environ 600 000 ménages en 2024, en hausse de plus de 20 pour cent par rapport à 2023.

Ce qui se joue derrière le seuil de 19 degrés est désormais lisible dans ces chiffres. Le chauffage n’est plus un acquis silencieux du confort domestique ; il est devenu un arbitrage budgétaire. Les ménages qui peuvent maintenir 20 ou 21 degrés sans réfléchir sont ceux pour qui la facture annuelle reste invisible dans le budget. Les ménages qui descendent à 17 ou 18 degrés le font rarement par conviction écologique — ils le font parce que la facture l’impose. Le code roulé politique de l’automne 2022 ne s’adressait pas à ces ménages-là, qui chauffaient déjà sous les 19 degrés depuis longtemps. Il s’adressait aux autres, ceux qui pouvaient encore choisir.

Une maison bien chauffée, c’est une maison qui ne vous rappelle pas l’argent qu’elle coûte. On ne mesure pas le privilège d’oublier son thermostat.

Radiateur en fonte ancien sous une fenêtre dans un intérieur haussmannien parisien en hiver
Le chauffage n’est jamais uniquement une technique. Il est aussi un meuble, un budget, un marqueur social — et désormais une note inscrite au DPE, opposable depuis juillet 2021.

Une géographie du chaud et du froid

La France n’a pas une seule géographie thermique, elle en a plusieurs, qui se superposent. La première est climatique. Le Service des données et études statistiques calcule chaque année les degrés-jours unifiés (DJU), unité de mesure qui agrège l’écart entre la température extérieure moyenne et un seuil de référence de 18 degrés sur l’ensemble de la saison de chauffe. En 2024, le Grand Est a connu environ 2 220 DJU, l’Île-de-France 1 870, la Bretagne 1 750, la Provence-Alpes-Côte d’Azur 1 270, et la Corse environ 1 000. Un logement identique consomme donc plus du double d’énergie pour chauffer à Strasbourg qu’à Ajaccio. La règle des 19 degrés s’applique uniformément ; le coût pour la respecter est divisé par deux ou multiplié par deux selon la latitude. La réglementation thermique distingue d’ailleurs trois zones climatiques (H1 au nord-est, H2 au centre-ouest, H3 au sud-est) qui imposent des performances d’isolation différentes dans les constructions neuves.

La deuxième géographie est typologique. Selon l’INSEE Première n°2090 publié en juin 2025, 56 pour cent des résidences principales françaises sont des maisons et 44 pour cent des appartements. La surface moyenne d’une maison est de 116 mètres carrés, celle d’un appartement de 63 mètres carrés — un rapport quasi double. Mais cette différence cache une asymétrie thermique encore plus forte. Une maison a quatre façades exposées, un toit, un sol qui peut être en contact direct avec la terre ou un vide sanitaire mal isolé. Un appartement a en moyenne deux murs mitoyens (mitoyenneté qui économise environ 15 pour cent d’énergie selon les calculs CSTB), un plancher au-dessus d’un appartement chauffé, un plafond sous un appartement chauffé — sauf au dernier étage. Pour une même température de consigne, le coût énergétique de la maison rurale en pierre construite avant 1948 et celui de l’appartement haussmannien du quatrième étage parisien peuvent varier d’un facteur trois ou quatre.

La troisième géographie est de classe. Depuis la refonte du diagnostic de performance énergétique entrée en vigueur le 1er juillet 2021, chaque logement reçoit une étiquette de A (très performant) à G (passoire thermique). Selon les données SDES de 2024, le parc résidentiel français se répartit comme suit : 2,6 pour cent en A, 4,6 pour cent en B, 25,7 pour cent en C, 32,1 pour cent en D, 21,1 pour cent en E, 8,1 pour cent en F et 5,7 pour cent en G. Les passoires thermiques (F et G cumulées) représentaient environ 4,75 millions de résidences principales en 2023, 4,2 millions en 2024, et 3,5 millions au 1er janvier 2026 après une révision du coefficient de conversion de l’électricité (passé de 2,3 à 1,9) qui a reclassé près de 700 000 logements sans qu’un seul mur ne soit isolé. Cette correction réglementaire a fait sortir des centaines de milliers de logements de la catégorie passoire — sur le papier. Sur le mur, rien n’a changé.

La géographie des passoires se concentre sur deux types de logements. Les maisons individuelles anciennes chauffées au fioul (42 pour cent du parc fioul est classé F ou G selon les données 2025) et les logements collectifs anciens mal isolés, surreprésentés en Île-de-France (qui concentre 27 pour cent des passoires thermiques nationales tout en représentant 22 pour cent du parc résidentiel), dans les Hauts-de-France et en Auvergne-Rhône-Alpes. La géographie thermique française superpose donc trois cartes : celle du climat, celle du bâti, celle du revenu. Le logement précaire combine fréquemment les trois — maison ancienne mal isolée dans une zone climatique froide, occupée par un ménage modeste.

Maison de campagne française en pierre dans un paysage hivernal, fumée de cheminée au crépuscule
Quatre façades exposées, murs en pierre épais sans isolation, chauffage au fioul ou au bois. Le coût énergétique d’une maison rurale ancienne peut atteindre le triple ou le quadruple d’un appartement urbain équivalent en surface.

Passoire thermique : le DPE comme révélateur

Le diagnostic de performance énergétique a fait son entrée dans le droit français en 2006, par transposition de la directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments (EPBD). Pendant quinze ans, il est resté une formalité aux contours flous : valeur indicative, méthodes hétérogènes, résultats peu opposables. Tout change le 1er juillet 2021. Le décret n°2020-1609 et l’arrêté du 31 mars 2021 instituent un nouveau DPE, calculé selon une méthode unifiée dite 3CL-DPE 2021 et — surtout — opposable au sens juridique du terme. Cela signifie qu’un acheteur ou un locataire peut désormais engager la responsabilité du vendeur ou du bailleur si la performance réelle ne correspond pas à l’étiquette annoncée. Le DPE est passé d’une fiche d’information à un fait juridique.

La méthode 3CL-DPE 2021 calcule la consommation conventionnelle d’énergie primaire d’un logement (Cep) en kilowattheures par mètre carré et par an, sur la base de cinq postes : chauffage, eau chaude sanitaire, climatisation, éclairage, auxiliaires. Elle calcule simultanément les émissions de gaz à effet de serre (EGES) en kilogrammes équivalent CO2. La note finale du DPE correspond à la pire des deux étiquettes — un logement peu énergivore mais chauffé au fioul peut être classé F ou G à cause des seules émissions. Les seuils sont les suivants : A pour Cep inférieur ou égal à 70 kWh/m²/an et EGES inférieur à 6 ; B pour Cep entre 70 et 110 ; C entre 110 et 180 ; D entre 180 et 250 ; E entre 250 et 330 ; F entre 330 et 420 ; G au-delà de 420 ou émissions supérieures à 100 kg CO2/m²/an.

La loi Climat et Résilience du 22 août 2021 a articulé cette nouvelle classification à un calendrier d’interdiction de location pour les passoires thermiques, dont les échéances sont devenues des dates clés du marché immobilier français. Depuis le 1er janvier 2023, les logements consommant plus de 450 kWh/m²/an (sous-catégorie de G) sont indécents et ne peuvent plus être loués à un nouveau locataire. Depuis le 1er janvier 2025, l’interdiction s’étend à tous les logements classés G. Au 1er janvier 2028, les logements F seront interdits à la location. Au 1er janvier 2034, les logements E. La loi a également gelé les loyers des logements F et G depuis le 24 août 2022 — un propriétaire ne peut plus indexer le loyer d’une passoire thermique tant qu’il ne l’a pas rénovée.

— calendrier des interdictions de location —
— 1er janvier 2025 —
Classe G

Interdiction de mise en location pour tous les logements G. Étape déjà appliquée.

— 1er janvier 2028 —
Classe F

Extension aux logements F. Concerne environ 8 pour cent du parc.

— 1er janvier 2034 —
Classe E

Échéance finale prévue par la loi Climat et Résilience.

Le dispositif d’aide à la rénovation s’est densifié en parallèle. MaPrimeRénov’, prime de l’Agence nationale de l’habitat lancée en 2020 et remaniée plusieurs fois, dispose d’un budget de 3,6 milliards d’euros en 2026 et finance environ 120 000 rénovations d’ampleur (gain d’au moins deux classes DPE) et 150 000 interventions par geste (changement de chaudière, isolation par poste). Les ménages très modestes peuvent recevoir jusqu’à 32 000 euros pour une rénovation d’ampleur, sur un plafond de dépenses éligibles de 40 000 euros. Le dispositif impose le recours à un artisan certifié RGE (Reconnu Garant de l’Environnement) et un audit énergétique préalable. Depuis 2024, les rénovations d’ampleur ne peuvent plus financer un chauffage fossile neuf (gaz, fioul) ; à partir du 1er septembre 2026, elles ne pourront même plus conserver une chaudière gaz existante.

Quand la rénovation change la vie

Le passage d’une étiquette G à une étiquette C ou D n’est pas un détail technique. Il modifie la consommation énergétique annuelle d’un logement par un facteur trois à cinq. Une maison de 100 mètres carrés classée G qui consommait 45 000 kWh/an pour le chauffage et l’eau chaude (soit environ 4 500 à 5 500 euros de facture annuelle selon l’énergie) tombe, après une rénovation d’ampleur (isolation des murs, des combles, des planchers, remplacement de chaudière, ventilation), à 12 000 ou 15 000 kWh/an — soit 1 200 à 1 800 euros. Le retour sur investissement d’une rénovation complète, financée à 60-80 pour cent par les aides publiques, s’établit entre dix et quinze ans selon les configurations. Ce calcul économique cache un effet plus immédiat : la disparition de la sensation de froid intérieur.

Cette sensation, qui n’est pas captée par les thermostats ni par les températures de consigne, est largement liée à la température radiante des parois. Dans un logement non isolé, les murs extérieurs en hiver peuvent rester à 12 ou 14 degrés alors que l’air ambiant est à 19 degrés. La température opérative ressentie — moyenne entre température de l’air et température radiante des parois — devient alors significativement inférieure à 19 degrés. C’est pourquoi un occupant peut avoir froid à 19 degrés mesurés dans un logement non isolé, et se sentir parfaitement à l’aise à 18 degrés mesurés dans un logement performant. La rénovation thermique réussit son objectif non pas en chauffant davantage, mais en stabilisant la température des parois.

Le bénéfice ne se limite pas au confort hivernal. Une rénovation bien menée améliore aussi le confort d’été — les mêmes murs isolés qui retiennent la chaleur en hiver bloquent une partie de l’apport solaire estival. Selon une étude ADEME publiée en avril 2025, environ 73 pour cent des foyers en précarité énergétique d’hiver sont également exposés à l’inconfort thermique d’été. Les passoires thermiques ne sont pas seulement froides en janvier ; elles sont aussi suffocantes en juillet. L’expression bouilloires thermiques a été proposée par certains chercheurs pour désigner cette double exposition. Une rénovation d’ampleur traite les deux pathologies en même temps, à condition d’inclure des protections solaires (volets, brise-soleil, débord de toiture) et une ventilation adaptée.

Pour les ménages qui ne peuvent pas accéder à la rénovation d’ampleur — locataires de logements non rénovés, propriétaires occupants sans capacité d’emprunt, copropriétés bloquées par des votes complexes — il reste les interventions par geste. Isolation des combles (efficacité élevée, coût relativement faible), changement de fenêtres (efficacité moyenne, coût élevé), installation d’une pompe à chaleur (efficacité forte sur le chauffage, dépendant de la performance globale du logement), changement de chaudière. Chacun de ces gestes améliore une partie du système, sans le transformer. Le ratio coût-efficacité varie fortement : l’isolation des combles est presque toujours rentable, le changement de fenêtres rarement rentabilisé sur dix ans en seul gain énergétique. Le conseil d’un conseiller France Rénov’ (réseau public d’accompagnement) est devenu en pratique indispensable pour orienter les choix.

On peut très bien respecter les dix-neuf degrés réglementaires et avoir froid. Parce que ce qui compte, ce n’est pas la température de l’air au centre de la pièce — c’est la paroi qui vous fait face, la fenêtre qui siffle, le sol qui aspire la chaleur sous vos pieds.

Fauteuil avec plaid et tasse de thé près d'une fenêtre en hiver, ambiance feutrée
Un degré supplémentaire de chauffage représente en moyenne 7 pour cent de consommation. À l’inverse, ajouter un pull et un plaid permet de baisser le thermostat d’un à deux degrés sans dégrader le confort ressenti.

Le confort thermique n’est pas universel

La norme internationale de référence en matière de confort thermique est l’ISO 7730, mise à jour en 2025, élaborée à partir des travaux du physiologiste danois Povl Ole Fanger dans les années 1970. Elle définit deux indices : le PMV (Predicted Mean Vote), valeur entre -3 (très froid) et +3 (très chaud) qui prédit la sensation thermique moyenne d’un groupe d’occupants, et le PPD (Predicted Percentage Dissatisfied), pourcentage de personnes susceptibles d’être insatisfaites pour un PMV donné. Le confort optimal se situe à PMV = 0 (sensation neutre), pour lequel le PPD reste toujours d’au moins 5 pour cent — autrement dit, dans n’importe quelle condition thermique, environ une personne sur vingt sera insatisfaite. La norme ASHRAE 55-2023, équivalent américain, parvient aux mêmes conclusions par une méthode comparable.

Le confort thermique dépend de six variables, dont seulement la première est mesurée par un thermostat classique : température de l’air, température radiante moyenne des parois, vitesse de l’air, humidité relative, métabolisme de l’occupant (exprimé en met, unité valant 58,2 watts par mètre carré au repos assis), et habillement (exprimé en clo, où 1 clo correspond à un costume avec pull, environ 0,5 clo à une tenue d’été). Pour une activité sédentaire (1 met) et une tenue d’intérieur hivernale (1 clo), la plage de température opérative associée à un PPD inférieur à 10 pour cent s’établit entre 20 et 24 degrés Celsius. À 19 degrés, dans ces conditions standards, le PPD dépasse 10 pour cent — une proportion non négligeable de la population se trouve en sensation de froid léger.

Cette précision est importante. 19 degrés n’est pas un seuil universel de confort. Pour une personne âgée, dont le métabolisme baisse avec l’âge et qui passe une part importante du temps assise, le seuil de confort peut se situer à 21 ou 22 degrés. Pour un adolescent vêtu d’un sweat épais et en mouvement régulier, 17 ou 18 degrés peuvent suffire. Pour une chambre d’enfant en bas âge, qui dort dans une gigoteuse et ne régule pas encore parfaitement sa température corporelle, 19 à 20 degrés sont recommandés. L’ADEME, dans son guide Mieux se chauffer, recommande des variations par pièce : 19 à 21 degrés dans les pièces de vie pendant l’occupation, 16 à 17 degrés dans les chambres adultes la nuit, 22 degrés dans la salle de bains pendant l’utilisation, 17 degrés ensuite. La norme de 19 degrés en moyenne autorise ces ajustements, à condition de les penser.

Reste l’été. Pendant cinquante ans, le confort thermique français a été pensé contre le froid d’hiver — la canicule d’août 2003, qui a causé environ 15 000 décès en excès selon Santé publique France, a marqué le début d’un changement de paradigme. Les étés 2022, 2023, 2024 et 2025 ont été les quatre étés les plus chauds depuis le début des relevés Météo-France. L’été 2025 figure au troisième rang historique, avec 27 jours de vague de chaleur et une anomalie de +1,9 degré sur la moyenne 1991-2020. L’été 2024 a causé plus de 3 700 décès en excès attribués à la chaleur. La climatisation, qui équipait environ 20 pour cent des ménages en 2023, en équipe désormais 37 pour cent en 2025 selon les données RTE. Pendant la canicule de juillet 2025, la consommation électrique française a augmenté de 13 pour cent par rapport à l’année précédente, avec un pic à 57 gigawatts.

Pour le confort d’été, la réglementation française reste muette. Aucun seuil de température maximale n’est inscrit dans le Code de l’énergie ni dans le Code de la construction. La RE 2020, réglementation environnementale applicable aux constructions neuves depuis le 1er janvier 2022, intègre toutefois un indicateur de degrés-heures d’inconfort estival qui plafonne l’exposition d’un logement neuf aux fortes chaleurs. Pour les logements existants, rien n’est imposé. Les passoires thermiques classées F et G, qui ne pourront plus être louées d’ici 2034, sont les mêmes qui suffoqueront en juillet 2050. La précarité énergétique d’hiver et la précarité énergétique d’été désignent largement les mêmes logements, les mêmes ménages, les mêmes territoires. Une politique du confort thermique cohérente reste à inventer.

Persiennes mi-fermées et ventilateur de table dans un intérieur français pendant la canicule
L’hiver est réglementé à 19 degrés. L’été ne l’est pas. La canicule de 2003 a tué environ 15 000 personnes ; celle de 2024 plus de 3 700. La climatisation équipe désormais 37 pour cent des ménages, contre 20 pour cent il y a trois ans.

Un seuil qui tient parce qu’il tient tout le reste

Cinquante ans après le décret du 3 décembre 1974, le seuil de 19 degrés n’a jamais été démontré comme physiologiquement optimal, n’a jamais été sanctionné par une amende contre un particulier, et continue pourtant de structurer le droit, le budget, l’écologie et l’imaginaire collectif du logement français. Il tient parce qu’il a fini par se ramifier en système : code de l’énergie, plan de sobriété, DPE opposable, MaPrimeRénov’, interdictions de location échelonnées jusqu’en 2034, baromètre annuel du Médiateur national de l’énergie, recommandations ADEME, conseillers France Rénov’. Chacun de ces éléments présuppose, sans toujours le nommer, le seuil de 19 degrés comme référence implicite.

La question qui se pose pour les années 2030 n’est plus de savoir si la norme doit être maintenue. Elle est de savoir qui peut encore l’atteindre. Pour 3,1 millions de ménages français en précarité énergétique stricte, et pour les 35 pour cent qui ont déclaré avoir eu froid pendant l’hiver 2024-2025, le débat n’est plus de chauffer à 18 ou 19 degrés — il est de pouvoir chauffer du tout. Pour les autres, le seuil reste une convention confortable, un point de repère mental, un compromis acceptable entre coût et bien-être. La France de 2026 vit thermiquement à deux vitesses : ceux qui choisissent leur température, et ceux qui la subissent.

Et le climat change. Les hivers ne sont plus ceux de 1974. Les étés non plus. La règle des 19 degrés a été écrite pour un pays qui avait peur du fioul et n’avait jamais entendu parler de canicule. Il faudra, à un moment, écrire une autre règle — qui pense le confort des deux extrémités du thermomètre. Pour l’instant, le seuil tient. Mais il tient désormais sur des bases que ses rédacteurs de 1974 n’auraient pas reconnues.

— sources et références —

Textes officiels · Loi n°74-908 du 29 octobre 1974 relative aux économies d’énergie · Décret n°74-1025 du 3 décembre 1974 (première limitation à 20°C) · Décret n°79-907 du 22 octobre 1979 (abaissement à 19°C) · Arrêté du 25 juillet 1977 (dérogations 22°C : hôpitaux, crèches, personnes âgées) · Code de l’énergie articles R241-26, R241-27, R241-29-1 (températures et sanctions) · Code de la construction article R171-11 (température minimale 18°C pour logements post-2001) · Loi Climat et Résilience n°2021-1104 du 22 août 2021 · Décret n°2020-1609 du 17 décembre 2020 et arrêté du 31 mars 2021 (DPE opposable) · Décret n°2024-327 du 9 avril 2024 (ajustement seuils petites surfaces).

Institutions et données · SDES (Service des données et études statistiques) — Chiffres clés de l’énergie 2025, dépenses ménages, DJU, bilan énergétique 2024 · INSEE — Conditions de logement début 2024, INSEE Première n°2090, juin 2025 · ONPE (Observatoire national de la précarité énergétique) — Tableau de bord de la précarité énergétique, novembre 2025 · ADEME — Guide mieux se chauffer, rapport Confort d’été et adaptation des bâtiments, avril 2025 · Anah — Guide des aides financières 2026, MaPrimeRénov’ · CRE (Commission de régulation de l’énergie) — décompositions tarifaires · Médiateur national de l’énergie — baromètre annuel octobre 2025 · Service-Public.gouv.fr — fiches température logement et DPE · Météo-France — Bilan été 2025 · Santé publique France — bilan canicule 2003 et excès de mortalité estival 2024.

Normes internationales et recherche · ISO 7730:2025 — Ergonomie des ambiances thermiques (indices PMV/PPD, méthode Fanger) · ASHRAE Standard 55-2023 — Thermal Environmental Conditions for Human Occupancy · CSTB — études sur la performance thermique des immeubles haussmanniens et des maisons rurales · Travaux universitaires sur la précarité énergétique (Dorothée Charlier, The Conversation, février 2026) · Couverture presse : Le Figaro, Libération, Franceinfo, Sud-Ouest, Le Monde sur la réglementation thermique et le plan de sobriété 2022.